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Le collège d’Europe : entrez dans ma bulle

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Anna Hubert

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Le Collège d’Europe, c’est la promesse d’intégrer la « bulle européenne ». La formation propose ainsi de recréer l’expérience de l’UE : la cohabitation de dizaines de nationalités et un lien direct avec les institutions bruxelloises. En rejoignant ce microcosme, j’ai progressivement découvert la part d’ombre qui rappelle les dysfonctionnements de l’Union elle-même: entre-soi, coût, projet flou. Simple coïncidence ? Jugez plutôt.

Quand tu cesses de t’étonner que Stéphane ne quitte plus sa Parka rouge sous prétexte qu’elle fait un tabac chez les fonctionnaires de la Commission. Quand tu trouves normal que Maria organise une « projo » de groupe pour regarder le discours de Juncker. Quand tu ne te formalises plus de rentrer à 00h30 après qu’une simulation de négociation parlementaire a été perturbée par une simulation de manifestation eurosceptique. Quand Rodrigo ton voisin de chambre est aussi ton voisin de cantine, ton voisin de bar et ton voisin de bibliothèque. Tu ne peux plus te mentir : tu es définitivement « dans la bulle ». Mais pour en arriver là, il faut passer un an au Collège de Bruges....

Entre Borgen et House of Cards

J’entends pour la première fois parler du Collège d’Europe de Bruges en Belgique, auprès des membres de l’association des « jeunes européens ». Pour une Européenne passionnée et révoltée, qui caresse le rêve de changer le système de l’intérieur, l’opportunité est trop belle. Parce qu’il s’agit ni plus ni moins que de devenir experte des institutions dans un cocon multiculturel propice à l’émulation intellectuelle. Peu connue en France, l’école jouit pourtant d’une réelle notoriété chez nos voisins européens. En gros, ce serait une sorte « d’ENA de l’UE », qui se donne pour mission, selon son directeur, « de former des étudiants de niveau postuniversitaire, triés sur le volet, aux questions politiques, juridiques, économiques et internationales […] afin de les préparer à des fonctions de responsabilité, nécessitant une compréhension profonde des enjeux européens ». Fondé en 1949 et accueillant aujourd’hui 340 étudiants à Bruges et 130 à Natolin (Varsovie), le Collège d’Europe est la formation commune à beaucoup des fonctionnaires peuplant la Commission, le Conseil ou le Parlement européen. C’est également un vivier de recrutement important de lobbyistes et autres assistants parlementaires.

Pour être tout à fait honnête, je rêvais aussi de me hisser au rang des alumni célèbres voire de devenir la nouvelle Helle Thorning-Schmidt, inspiratrice de la série Borgen. Et puis, il paraîtrait qu’on peut y trouver l’amour, au Collège d’Europe. Prenez Margaritis Schinas :le porte-parole en chef de la Commission Juncker a rencontré sa chère et tendre dans le romantique décor des canaux brugeois. Vous l’aurez compris, difficile de résister à la tentation. Reste à expliquer mon choix à des proches qui n’avaient pour la plupart jamais entendu parler du prestige de la formation. Il faut dire que la communication semble parfois aussi lacunaire que celle d’une directive sur l’union douanière. Même à Paris, il est rare de tomber sur quelqu’un qui ne confond pas le Collège d’Europe avec une école privée internationale. Mauvaise pub, manque de crédit, flou artistique… bah tiens, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

« Vous êtes sur le plateau du JT, vous avez 30s pour défendre le projet européen devant les Français. Vous qui venez de la com’, que répondez-vous ? »

Un examinateur à une candidate pour l'entée au Collège d'Europe.

Qu’importe, dans ma tête de Bretonne, l'institution incarne encore un avenir étoilé. J’amorce donc les premiers clics de candidature, et découvre une procédure plutôt classique à base de bulletins de notes et de formulaires de motivation. Sauf qu’on demande aussi des lettres de recommandation et je crois comprendre que le degré de notoriété de ces référents n’est pas à négliger. « Bon, moi par exemple, j’ai demandé à Enrico Letta, tu vois. Après je ne sais pas à quel point ça peut jouer quoi… », me lâche pépère un alumnus Italien rencontré à la fin d’une conférence sur l’UE. Première hallu. Et premier moment de doute : Comment on fait pour trouver un ex-chef de gouvernement qui recommande les illustres inconnues de mon espèce ?

Second coup d’arrêt : le coût de la formation. Le Collège d’Europe demandait 24 000€ pour l’année d’étude en 2017. Cela dit, la somme comprend, en plus des frais de scolarité classiques (cours, professeurs, bibliothèque, matériel informatique, etc), l’ensemble des repas, le logement en résidence partagée avec chambre et douche individuelle ainsi qu’un voyage d’étude. Un prix qui – selon la direction - serait bien supérieur sans les subventions publiques accordées à l’établissement. Certes, on assure à qui veut l’entendre que le prestige de l’école est un investissement pour l’avenir. Personnellement, c’est surtout à cette phrase courte mais bien en évidence sur le site internet de l’établissement que je dois la poursuite de ma candidature : « Beaucoup d’étudiants (plus de 70%) bénéficient de bourses ». Problème, impossible d’en savoir plus sur les critères d'attribution des fonds mis à disposition par le ministère français des Affaires étrangères. L’importance du réseau et de l’entregent, pressentie dès l’étape du « référent », jouerait-elle aussi un rôle dans le financement des études ? Une seconde fois, j’y entends l’écho des critiques adressées aux institutions européennes : zéro info, culture du secret et petits-pouvoirs entre amis.

Lire aussi : « Erasmus : au top de la première vague d'étudiants européens »

Et puis, un mardi à 12h, mon nom figure en plein milieu de la liste des admissibles à l’oral. Le jour de l’entretien, un jury de six personnes m’invite à m'asseoir et m’indique la bouteille d’eau. Celle que personne n’ose toucher. Très vite les questions fusent dans toutes les langues que j’ai indiquées maîtriser. Beaucoup font référence à ma formation précédente en communication politique et à ses apports dans mon projet européen futur. « Vous êtes sur le plateau du JT, vous avez 30s pour défendre le projet européen devant les Français. Vous qui venez de la com’, que répondez-vous ? ». D’autres testent mes connaissances techniques. Je sors. La bouteille reste. Intacte. Tout comme mon nom sur la nouvelle liste. C’est un mardi, il est 15h et - mind the gap - j’entre dans la bulle.

La crème de la crème

Quand on accède enfin à cette pouponnière d’européistes, on perçoit rapidement ce qui donne à la bulle brugeoise tout son éclat. L’institution à taille humaine nichée entre les canaux de la romantique Venise du Nord, offre à ses étudiants un cadre paisible et studieux, où les embouteillages de calèches remplacent les voitures des périf’ saturés. Le seul endroit au monde où on peut justifier son retard en évoquant le blocage de la rue par un groupe de touristes espagnoles. On se réveille au son du Beffroi... ou des moustiques, c’est selon. L’aspect multiculturel et intensif de l’expérience se confirme. Restons honnête, la vraie richesse de la formation est bien dans cette variété des profils, des langues, des cultures de ces élèves dont les nationalités dépassent même les frontières de l’Europe. On ressent d’instinct qu’il existe en nous un « fond commun d’européen ». Même si pour Marc, le Belge, le seul vrai truc consensuel se trouve dans les menus de la cantine. « Pour faire cohésion, ils leurs suffit de nous programmer leur dîner “purée-omelette” ou le “plat du chasseur” (une bouillie marronâtre avec des bouts orange et noirs qui flottent, ndlr), affirme-t-il. Là c’est sûr on se retrouvera tous au McDo à critiquer l'ennemi commun. »

Il faut apprendre à ne pas avaler sa carbonnade de travers quand l’autrichien sympa d’à côté évoque son dernier safari en Afrique ou que ton binôme grec d’exposé se programme un A/R à New-York « en vitesse » pour le mariage du cousin le weekend prochain.

En revanche, il suffit d’un tour sur soi pour s’apercevoir que le Collège brille par son mono-profil sociologique. Il faut apprendre à ne pas avaler sa carbonnade de travers quand l’autrichien sympa d’à côté évoque son dernier safari en Afrique ou que ton binôme grec d’exposé se programme un A/R à New-York « en vitesse » pour le mariage du cousin le weekend prochain. La disproportion des effectifs entre les délégations nationales est elle aussi intrigante. Comme la fonction publique européenne, les promotions du Collège sont loin d’être représentatives de la démographie de l’Union. Ainsi, le nombre de Français ne cesse d’augmenter alors que d’autres nationalités peinent à attirer leurs élèves à Bruges. Et, de nouveau comme à Bruxelles, on bannit le terme « quota » sans assumer la faiblesse de la représentativité. Le ver serait-il déjà dans la pomme ?

Heureusement, la pensée des élèves, elle, n’est pas totalement uniformisée. L’école encourage l’esprit critique et les débats sont nombreux et passionnés. Tant mieux, l’Europe a bien besoin de ces remises en question pour repenser un système qui ne compte plus ses détracteurs. Certes, les élèves ne sont pas de grands révolutionnaires dans l’âme mais pour reprendre la fine analyse d’un ami : « Quand on se tape un an à bouffer des discussions sur l’Europe du lundi au dimanche et du petit dej’ à la soirée au bar, si l’on n’adhère pas un minimum au projet… c’est du masochisme caractérisé ». Ce système « all inclusive » n’offre aucune échappatoire aux discussions sur l’Europe. L’œil vitreux devant le micro-onde, Nesquik à la main, prêt à virer le porridge du voisin, on n’est jamais à l’abri d’une « blague » d’initié sur la nouvelle coopération structurée permanente.

Voir aussi : « WTF Europe? : Changer le monde au Parlement européen »

Côté professeur, là aussi la promesse est tenue : intervenants issus des institutions et des lobbys ou professeurs d’université, on vient de toute l’Europe enseigner à Bruges. Alors que certains nous forment à devenir de vrais techniciens de l’Europe, d’autres proposent une vision souvent critique de l’état actuel de l’Union. Il est toutefois difficile de s’adresser à des étudiants issus de backgrounds et de traditions universitaires très différents. Vous connaissez l’adage : à vouloir contenter tout le monde, on ne satisfait entièrement personne. Ils sont nombreux ceux pour qui les cours de droit, d’économie et d’institutions ressemblent à d’interminables redites. Surtout parmi les élèves titulaires de masters européens, ceux-là ont surtout choisi le Collège pour le réseau et la renommée de l’école. Comme le projet de l’UE, l’objectif éducatif du Collège gagnerait sûrement à définir plus clairement ses ambitions. Il faut choisir : former à l’Europe des gens issus de background variés et originaux ou bien plutôt de perfectionner des élèves déjà spécialistes de la politique européenne. La clarification de cette question serait sans doute fortement bénéfique à la communication de l’institution.

Une bulle à éclater

Dans tous les cas, les cours au Collège, mieux vaut les aimer car ils rythment nos vies du lundi au dimanche, parfois jusqu’à 22h et sans interruption durant l’année… On nous concède quelques jours à Noël et à Pâques. Une cadence pas toujours évidente à tenir surtout si on tient compte de la vie étudiante plutôt très « dynamique » qui accompagne l’expérience ! On mange ensemble, dort ensemble, sort ensemble. Une bulle qui rappelle l’isolement que l’on reproche à sa grande sœur bruxelloise. « C’est loft story ici », ironise régulièrement ma voisine de palier. Tout le monde parle de tout le monde avec tout le monde. Sauf qu’ici il est petit, notre monde. C’est simple : on ne quitte que très rarement le coeur historique de Bruges et ses ruelles pavées qui mènent à tout ce dont nous sommes censés avoir besoin pour un an. En fait, pas grand-chose tant notre quotidien est pris en charge par l’institution. Pour les courses, il y a la cantine. Pour nos fringues, il y a un service de laverie. C’est all inclusive on vous dit ! D’autant plus qu’on ne trouveras jamais moins cher que les consos du bar de l’école, assez grand pour accueillir l’ensemble de la promo. Les assistants académiques, équivalents des chargés de TD, et les intervenants issus des institutions bruxelloises restent eux aussi parfois le jeudi soir pour profiter de la soirée-bar. Bref, THE place to be pour s’éviter des constats comme celui-ci, fréquemment entendu en inter-cours dans ses diverses variantes : « J’étais pas au bar hier mais qu’est ce qui s’est passé là avec les allemands. Je suis largué. J’ai l’impression d’avoir hiberné trois ans ». Alors même si t’as pas envie, même si t’es fatigué, même si t’as Skype avec ton mec et bien tu changes tes plans et tu vas à la soirée.

Finalement, petit-à-petit, on devient accro à cet entre-soi. Pire, on en redemande. Le dimanche par exemple, seule soirée où la cantine est fermée, l’instauration d’ un rendez-vous « jeu du loup-garou » entre amis vient combler l’absence terrible de repas commun. Encore une fois, le Skype sera re-programmé. Progressivement on est ainsi coupé des réalités des gens « de l’extérieur », ceux du vrai monde qui nous comprennent de moins en moins. Nos amis d’avant le Collège ne partagent pas le vocabulaire de Bruges, le rythme de Bruges, les codes de Bruges...

« C'est Loft Story ici ! »

Une étudiante du Collège de Bruges.

Et puis un jour, en juin, tout s’arrête. Du moins c’est ce qu’on croit au départ. Parce qu’on ne sort jamais du Collège indemne. Ou plutôt : on n’en sort jamais tout court. Beaucoup envisagent de rejoindre l’eurocratie européenne et resteront donc en contact. Toutefois, l’insertion professionnelle n’est pas si évidente. La comparaison avec l’ENA s’arrête ici : pas de places réservées aux étudiants du Collège dans les institutions de l’UE. Tant mieux pour la diversification des profils, tant pis pour notre plan de carrière !

On a beau avoir un prêt à rembourser, on n’échappe rarement à la case « stagiaire » devenue un passage quasi obligé après l’école. Parmi mes amis, des stagiaires-Commission : les « Bluebook », des stagiaires-Parlement : les « Schuman », des stagiaires-Conseil de l’UE : « les Autres », des stagiaires en ONG, les « Gentils », ou des stagiaires dans le privé, les « Méchants ». Difficile d’assumer ce statut quand on sort déjà d’un stage de six mois. Pour être fonctionnaire de l’UE, il faut encore passer un concours auquel ne prépare pas vraiment l’école. Une fois de plus, le projet pédagogique semble mal affirmé. Des ateliers ponctuels et certains cours à option proposent bien des sessions d'entraînement aux concours mais ne sont accessibles qu’à une petite minorité d’élèves issus de certaines spécialités. Il faut dire que depuis quinze ans, la sélection pour la fonction publique européenne n’évalue plus les connaissances techniques sur l’UE mais reprend une méthodologie anglo-saxonne à base de tests de logique, d’exercices de rapidité, et autres « jugements situationnels ». La formation brugeoise n’est donc pas adaptée au concours et c’est peut être une bonne chose pour la stimulation intellectuelle de ses élèves...

Lire aussi : « L'élite Erasmus: étoile montante d'une Europe en crise »

Alors après le stage, le chômage ? Pas si vite. L’employabilité est plutôt bonne. On peut compter sur le réseau des alumni, celui des professeurs et sur la renommée de l’école pour faciliter l’insertion sur le marché du travail. La vraie question, la plus difficile, est de savoir si on veut, oui ou non, continuer à faire partie de cette bulle européenne en gravitant autour ou au sein des institutions. Est-il judicieux, tentant, de continuer l’expérience brugeoise en la poursuivant à Paris ou à Bruxelles ? Durant l’été qui suit la fin des études, le sentiment de trop-plein alterne avec celui de vide et de manque. Alors que je finissais par vomir cet entre-soi étouffant, je me surprends à regretter la cohésion de groupe comme la présence quotidienne de mes amis. Les premières semaines à Paris, on revoit « ceux de Bruges » presqu’un soir sur deux. Le bilan de l’année est toujours impossible à dresser. Que répondre à ces contacts LinkedIn qui cherchent à savoir si le Collège, « ça vaut le coup/coût » ? Je sèche. Ça ne ressemble à rien de ce que j’ai vécu avant et ne ressemblera sûrement à rien de ce que je vivrais après. À moins que… À moins que la bulle bruxelloise ne me rattrape avant que je ne la perce. Alors je saurai vraiment si les travers que je crois percevoir au Collège de Bruges élitisme, entre-soi, mauvaise communication, projet flou - sont partagés par la grande machine institutionnelle de Bruxelles.


Illustration : © Dorothée Richard

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