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La cyber-démocratie de Madrid : l'avenir en ligne ?

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Dorine Parmentier

PolitiqueEutoo

Les élections municipales en Espagne ont été le signe évocateur d'un vrai changement. Le parti Ahora Madrid a remporté le tiers des sièges du conseil municipal et a porté Manuela Carmena à la mairie. Pour continuer de surfer sur cet éveil citoyen, une nouvelle plateforme en ligne propose d’incarner cette fameuse démocratie réelle que beaucoup caressent. Une question : est-ce que ça marche ?  

C'est à l'autre bout de l'Europe que je commence mon voyage en Espagne – à Stockholm, où je fais la rencontre d'un étudiant en échange, qui vient de Madrid. Pablo Villa (22) se considère comme un citoyen actif : « Je m'intéresse à la politique depuis que j'ai l'âge de voter », nous explique-t-il. C'est sans hésiter qu'il s'est engagé sur la plateforme « Decide Madrid ». Il a voté pour plusieurs propositions, même si son départ pour la Suède était déjà décidé et ses billets d'avion achetés.

Parmi les problèmes soulevés, il évoque la forte pollution de la ville : « Quelques-unes des propositions que les [membres de la plateforme] mettent en avant concernent les solutions pour rendre la ville plus propre : par exemple, en construisant des panneaux solaires sur les bâtiments, pour une énergie plus verte. Ils ont récemment modernisé les bus, avec une technologie qui permet de mesurer les degrés de pollution. »

Les inquiétudes de Pablo sur les questions environnementales représentent bien l'atmosphère qui règne à Madrid à mon arrivée. Ma première vision de la ville : des camions armés de canons à eau qui nettoient les rues, processus répété tous les jours.

La marche pour la démocratie

Sur la place de la Villa, au coeur de la capitale espagnole, j'interroge le fondateur de Decide Madrid, Pablo Soto Bravo, 36 ans. Nous nous retrouvons sur une place où les touristes, nombreux, prennent la pose pour se photographier devant l'ancien hôtel de ville. La Puerta del Sol n'est qu'à quelques centaines de mètres. Le 15 mai 2011, il y a quatre ans, c'est à cet endroit qu'ont eu lieu les fameuses manifestations contre l'austérité. Avec un regard fier et un sourire enthousiaste, Pablo raconte l'histoire de ce moment révolutionnaire.

« En Espagne, beaucoup de personnes se retrouvent au chômage, on a supprimé un nombre considérable de postes dans l'éducation et dans la santé (…) Des centaines de personnes perdent leur maison. Un million de jeunes ont quitté le pays car ils n'y voyaient aucune perspective d'avenir. Mais pendant les manifestations, on ne demandait pas une maison, un travail ou une sécurité sociale : ce qu'on réclamait, c'était la démocratie. »

Democratie 2.0

La plateforme en ligne Decide Madrid est devenue l'outil de ce que Pablo appelle la « vraie démocratie ». Le sourire aux lèvres, il explique que près de 90 % des propositions émises sur la plateforme illustrent ces changements que les citoyens aimeraient voir appliqués dans leur ville.

« C'est très bon signe, cela signifie que les gens comprennent ce que l'on peut faire avec cet outil », déclare Pablo. Grâce à elle, les propositions les plus dynamiques à Madrid tournent autour du développement durable, des transports publics et de la tauromachie (Corrida) : « On n'a jamais débattu de ces sujets avant. On ne les abordait pas comme des questions spécifiques. Grâce à Decide Madrid, c'est désormais le cas. »

Générer des débats, soumettre des propositions, avancer une idée ou voter pour ses préférences... les possibilités de la plateforme sont nombreuses. « Vous devez être un habitant de Madrid pour pouvoir voter une proposition », précise Pablo, « mais pas pour faire une proposition, car nous voulons réunir les meilleurs idées, peu importe d'où elles proviennent. »

Qui utilise la plateforme ? « Nous faisons en sorte que les étudiants s'investissent, en envoyant des volontaires dans les universités par exemple. Les volontaires font aussi du porte-à-porte chez les personnes âgées pour les informer de ce que le nouveau gouvernement met en place. » De surcroît, les principaux représentants du conseil municipal possèdent aussi un compte sur la plateforme, car elle leur permet de communiquer plus facilement avec les citoyens. Pablo souhaite que ces représentants soient encore plus actifs qu'ils ne le sont déjà.

Cela fait plus de deux mois que Decide Madrid a été lancée, et depuis, près de 2500 débats et environ 4000 propositions ont été créées. Jusqu'ici, aucune n'a atteint le soutien nécessaire, soit le seuil des 2 % de la population de la ville (environ 53 000 habitants sur un total de 3,3 millions, ndlr). Ce n'est qu'une fois ces 2 % atteints qu'une proposition se retrouve sur le bureau du conseil municipal. Les propositions doivent réunir le nombre de votes requis dans un délai d'un an. Malgré cette formalité, Pablo nous assure que des efforts sont faits pour que ces initiatives gagnent en visibilité. Le conseil de la ville discute déjà quelques-unes de ces propositions.

« Il faut qu'il y ait conflit »

Cependant, les chercheurs ne sont pas tous d'accord : Decide Madrid n'est pas forcément un moment révolutionnaire en matière de politique. « Je ne suis pas sûr que cette plateforme spécifique change ou redéfinisse quoi que ce soit », nous explique Rosa Maria de la Fuente Fernandez, 43 ans, professeure de politique urbaine à l'Université Complutense de Madrid. Elle participe à un projet de recherche sur les gouvernements urbains de la capitale, et sur d'autres villes d'Espagne et du Royaume-Uni. « La plateforme n'agit qu'en tant qu'espace. C'est simplement une fenêtre ouverte à travers laquelle les citoyens peuvent poser des questions et exprimer leurs opinions, leurs sentiments et leurs inquiétudes. D'autres plateformes de ce genre ont déjà existé, mais elles n'étaient pas interactives. »

Pour Rosa, la plus grande lacune de Decide Madrid tient dans la difficulté que la plateforme rencontre pour parvenir aux 2 % de soutiens nécessaires alors que beaucoup de propositions visent des questions concernant les quartiers plutôt que la ville dans sa totalité. Elle poursuit : « Si vous voulez faire une proposition pour votre propre quartier, vous n’aurez pas le soutien de tous les habitants de la ville, à moins d’obtenir de l’aide des partis politiques et des initiatives à portée sociale. »

D’un autre côté, Rosa reconnaît que la plateforme a un impact sur la société, car elle pousse les organisations à agir et leur confère de plus grands pouvoirs. « Je crois que cette plateforme participera d’un changement d’état d’esprit chez les citoyens. Les gens se disent "qu'est-ce que je peux faire, moi ?’" Grâce à eux, des propositions peuvent être soumises au débat politique local, et ça, c’est important. »

Selon Rosa, les citoyens peuvent avoir une légère influence sur le programme politique en utilisant la plateforme. Sans doute cela serait-il plus utilisé encore si le gouvernement local les invitait à parler de ces questions en même temps que le conseil municipal. « Cependant, cela se révélerait très décevant si la participation citoyenne n’engendrait aucun conflit, rétorque Rosa. Certains mouvements sociaux prétendent que si le citoyen se rapproche trop du gouvernement, il ne pourra plus l’inciter à quoi que ce soit. Dans un tel moment, il faut qu’il y ait conflit. »

De retour des rues de Madrid, une manifestation commence. Des centaines d’étudiants, des personnels de la santé, des membres de syndicats réclament « du pain, un travail, un toit et la dignité ». Un jour peut-être, la plateforme Decide Madrid, encore méconnue, pourra faire partie d’un réseau national à travers lequel les citoyens exprimeront des idées de changements pour le pays, mais jusqu’ici, ça n’a pas été le cas. Toutefois, pour quelques étudiants, comme Alexandra, 16 ans, des manifestations comme celle-ci constituent l’unique moyen d’exprimer ses opinions, quel que soit le sujet abordé.

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Cet article fait partie de notre série de reportages EUtoo 2015 sur les déçus de l'Europe, initiative soutenue par la Commission Européenne.

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Texte : Vaida Ražaitytė

Photos : Hannes Jung 

Translated from Cyber democracy in Madrid: Participation moves online?