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Colonialisme : Innocents les Polonais ?

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Default profile picture sika fakambi

Un passé colonial et une culpabilité historique : deux raisons qui incitent à la coopération pour le développement. Et qui excluent la Pologne ? Pas sûr.

Je me souviens que lorsque j’étais en Inde, les gens m’interpellaient dans la rue en criant « English, English ! » J’avais beau leur expliquer que j’étais polonaise, rien n’y faisait : à leurs yeux tous les Européens se ressemblent. Ainsi, me suis-je bien souvent retrouvée à écouter de longues diatribes contre le colonialisme. Mais mes interlocuteurs avaient peine à comprendre que l’histoire de la Pologne, au cours des deux siècles qui viennent de s’écouler, ressemble davantage à celle des pays colonisés qu’à celle des empires colonisateurs.

Devoir d’assistance

Parmi les « méchants » de l’aventure coloniale, on compte la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, et quelques autres puissances européennes. Après s’être bien remplis les poches et avoir accumulé dans leurs musées des pièces volées dans les territoires colonisés, ces pays se retrouvent aujourd’hui confrontés à diverses allégations d’atrocités commises par le passé. Pour eux, la coopération pour le développement n’est pas seulement un moyen très pragmatique d’établir une certaine stabilité dans ces régions, c’est également une question de responsabilité historique. Mais qu’en est-il pour les nouveaux pays membres ?

Dans mes cours d’histoire, on n’a jamais beaucoup fait référence au passé colonial de la Pologne. Les Polonais n’ont qu’une notion très vague du problème de la pauvreté dans le Tiers Monde. Mise à part une certaine conscience humanitaire (certains diront « chrétienne ») du devoir d’assistance, nous n’avons donc pas vraiment le sentiment d’avoir des raisons morales ou historiques de participer à l’aide au développement. Il est communément admis que les Polonais n’ont jamais rien eu à voir avec l’exploitation coloniale et de ce fait, nous n’aurions à prendre en compte aucune responsabilité morale devant la pauvreté des états anciennement colonisés : ainsi, les pays d’Europe centrale ou d’Europe de l’Est seraient « innocents »…

Du moins le croyais-je. Jusqu’à ce que je sois amenée à consulter un hebdomadaire libérien The Weekly Mirror datant de 1936, et à lire ceci : « Et voici que la Pologne, territoire occupé jusqu’en 1914 par trois pays différents, en accédant en vertu des critères énoncés par [le président américain] Wilson au droit à l’autodétermination, s’apprête maintenant à acquérir les colonies dont elle a besoin, et ce, non pas en Europe, mais en Afrique (…) Un ex-valet (…) cherche à s’accaparer un pays d’Afrique ». Telle était la réaction des Libériens face à l’arrivée des premiers détachements de colons polonais en Afrique en 1934. Furieux, le consul polonais en poste au Libéria demanda à Varsovie qu’on lui envoie des directives « afin que ces nègres prétendument civilisés et démocratiques ne puissent réitérer de telles insinuations [à savoir, celles des articles anti-polonais] sordides et calomnieuses ». (1) Les autorités de Varsovie exigèrent donc que cesse immédiatement toute campagne anti-polonaise, mais il leur fut rétorqué que personne ne pouvait restreindre la liberté d’expression au Libéria.

Finalement, les premiers arrivants polonais durent quitter le pays, tout comme leurs prédécesseurs l’avaient fait quelques années auparavant en Angola, territoire qui avait été initialement décrit, dans une des lettres de l’expédition polonaise, comme particulièrement propice à l’établissement d’un éventuel comptoir de colonisation polonaise : « En Angola, (…) ‘l’homme blanc’ n’a pas à effectuer la moindre corvée physique. Ce sont les nègres qui s’en chargent » (2). De fait, le projet d’achat du territoire angolais par la Pologne se trouva contrecarré par les Portugais, et les Polonais obligés d’abandonner le pays.

Madagascar : un Israël potentiel ?

L’idée d’établir un empire polonais d’outremer était de fait très prégnante durant la période de l’entre-deux guerres. On peut citer en exemple la Ligue des Mers et des Colonies, qui avait pour but de faire de la Pologne une puissance coloniale, et prétendait que la Pologne était en droit d’acquérir 10% du territoire des anciennes colonies allemandes. En 1937, un programme étalé sur 10 ans fut mis en place en vue de l’établissement de colonies polonaises. Il comportait des plans de propagande systématique, des allocations de recherches pour les scientifiques tentés par l’aventure coloniale, ainsi que des attributions de crédits et de garanties pour tous ceux qui étaient prêts à prendre le risque d’aller s’installer en Afrique.

La colonisation faisait figure de panacée : elle allait permettre de résoudre tous les problèmes, y compris le problème juif. En 1936, le gouvernement polonais en vint à la conclusion que la seule et ultime solution efficace pour régler les tensions entre Polonais et Juifs, était d’envoyer ces derniers à Madagascar pour faire de l’île une nouvelle Palestine. Mais Madagascar faisait à l’époque partie du territoire colonial de la France, et peu de temps après le début des pourparlers avec ce pays, Paris était déjà toute bourdonnante d’une campagne anti-polonaise. Les journaux regorgeaient de titres tels que « Madagascar : colonie polonaise ? – Jamais ! », ou bien « Nous ne voulons pas des Juifs de Pologne ». Résultat : un nouvel échec de la Pologne.

Pourtant, ni les tensions accrues, ni même les menaces de guerre imminente en 1939 ne parvinrent à faire sortir la Pologne de son rêve colonial. Cette année-là, Varsovie demanda même à ses ambassades de Washington et de Londres de se renseigner sur l’Antarctique afin de déterminer quelles portions du continent étaient encore inoccupées et de fait, susceptibles de devenir des colonies polonaises. Mais bien vite la guerre éclata, et les rôles s’en trouvèrent à nouveau bouleversés : la Pologne fut obligée de se battre afin de ne pas devenir elle-même la colonie d’un autre état.

S’il est certes impossible de comparer les vaines tentatives de colonisation de la Pologne avec les crimes perpétrés par l’empire colonial britannique, il serait cependant inadmissible de nier que notre pays a également essayé de profiter en son temps des plus faibles que lui. Entre la Pologne et les nations qui ont une histoire coloniale avérée, la différence n’est pas d’ordre moral. La Pologne, tout comme les autres nations, a tenté d’acquérir des colonies – la seule différence est qu’elle n’y est pas parvenue. Les disparités que l’on observe dans le monde aujourd’hui sont dues aux agissements des Européens au cours des siècles passés et, par conséquent, tous les Européens partagent une responsabilité historique devant l’état actuel de la planète. Ceci étant, la coopération pour le développement ne devrait pas se fonder exclusivement sur des culpabilités historiques, mais plutôt sur un sens partagé de la solidarité et du soutien réciproque.

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(1) in « Nowa encyklopedia powszechna PWN » de Wydawnictwo Naukowe.

(2) in « Liga Morska i Kolonialna 1930-1939 » de Tadeusz Biaas.

Translated from Colonialism: is anyone innocent?