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Voyage aux confins de l'Europe, le long de la frontière de l'Anatolie

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Cafébabel

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Default profile picture Marina Frémondière

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La Turquie est une destination touristique bien connue en Italie et dans le monde entier. La zone orientale de l'Anatolie n'est pourtant pas touchée par le flux de visiteurs : les étrangers et les Turcs de l'Ouest préfèrent éviter une zone qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme dangereuse. Un reportage QCode.

C'est l'aura de mystère dans laquelle la région est enveloppée qui nous a poussés à entreprendre ce voyage. Nous voulions découvrir les beautés naturelles et les lieux d'intérêt culturel pour donner une image différente de ces régions à la frontière de l'Arménie, la Géorgie et l'Iran.

Le choix de voyager en automne n'était pas fait par hasard. L'Anatolie orientale se caractérise par des hivers très froids et il semblait logique de la visiter dans l'état où elle se trouve la majeure partie de l'année. Les arrêts ont cependant été choisis selon des critères variés sans véritable cheminement logique : Van pour son lac, Kars, pour le roman "Neve" d'Orhan Pamuk, Ani, pour ses églises, et d'autres arrêts en cours de route. Comme les mercenaires grecs de l'Anabasis de Xénophon, après avoir erré dans l'arrière-pays de l'Asie Mineure, nous nous sommes dirigés vers la Mer Noire, en passant par deux régions particulières de la Géorgie : la Samske-Javakheti, aussi connue sous le nom de Sibérie du Caucase, et Batumi, une ville maritime et frontalière.

Van : le phénix d'Anatolie

L'avion plane au-dessus d'une immense étendue d'eau bleue au milieu des montagnes enneigées et entame sa descente. C'est ainsi que le lac Van apparaît à ceux qui arrivent de l'ouest de la Turquie par temps clair. Nous frôlons la surface du lac et nous atterrissons sur une piste à quelques mètres de la rive. Sur le tarmac ensoleillé de l'aéroport, les passagers prennent des selfies sur fond d'avion et de montagnes. Aux portes de Van, une sinistre statue de deux chats blancs avec un œil vert et un œil bleu accueille les visiteurs, la ville s'enorgueillissant d'être la patrie du célèbre Chat de Van. Dans les rues pourtant on compte peu de félins : la scène est dominée par les chiens errants, d'énormes bergers qui errent à la recherche de nourriture, de compagnie et d'un toit pour passer la nuit.

Van domine une colline à quelques kilomètres du lac éponyme. Bien qu'il s'agisse d'une très vieille ville, elle a un aspect moderne, avec des rues droites et de grands bâtiments en béton. La ville s'est effondrée et s'est relevée deux fois au cours du siècle dernier. En 1916, pendant la Première Guerre mondiale, elle a été la cible des Russes et des Turcs, et a été complètement rasée par les bombardements. En 2011, elle a été endommagée par un important tremblement de terre, qui a fait plus de 200 morts et a conduit à une nouvelle reconstruction.

Au sommet d'une autre colline se dresse une ancienne forteresse entourée des vestiges de la ville détruite par la guerre. Depuis les murs du château, on a vue sur le lac, les montagnes et la nouvelle Van. Au coucher du soleil, les chants du muezzin viennent de toutes les directions. Malgré le froid, la ville s'anime. Un vendredi soir typique comprend un dîner tôt, une promenade dans les rues du centre ville et un certain nombre de verres de thé dans l'une des nombreuses cay evi ("salons de thé", ndlr.). Après peut-être qu'on ira à la chicha regarder les matchs de la ligue de football turque.

Dans une allée piétonne du centre ville, des racoleurs habillés aux couleurs de leurs équipes préférées rivalisent pour attirer les clients dans leurs établissements. A l'intérieur, les clients sont assis en rang, comme au cinéma. On regarde le football en buvant du thé et en grignotant des graines de tournesol, dont les coquilles forment une couche qui recouvre le sol. Notre présence suscite plus de curiosité que le jeu lui-même, dont le résultat est déjà scellé à la fin de la première mi-temps.

La conversation, limitée par une connaissance élémentaire du turc et soutenue par Google Translate, va de nos noms et professions à la question que nous pose le serveur : "Que faites-vous ici ? Et surtout, pourquoi êtes-vous venus à l'automne ? Il fait froid !" Nous laissons le serveur à la tâche ingrate de balayer les montagnes de coquilles sur le sol, sans véritable réponse à sa question.

Le week-end, en ville, on se réveille avec le célèbre petit-déjeuner de Van. Une ruelle du centre, surnommée kahvaltıcılar sokagi, "la rue du petit déjeuner", abrite plusieurs établissements spécialisés. L'équipe habituelle de rabatteurs est en compétition pour les clients, qui sont nombreux même le matin. Le petit déjeuner comprend du fromage, du beurre, du miel, de la charcuterie, des olives et des œufs. Le repas le plus important de la journée est pris au sérieux ici !

Van
Van - photo de Niccolò Alario

La caserne de Tatvan

La gare routière de Van est un chaos organisé. La salle d'attente est remplie de familles qui campent sur des tapis étalés au sol, d'enfants qui courent partout, de personnes âgées qui boivent du thé et d'employés des compagnies de bus qui interpellent les passagers. Iğdır, Dogubayazit, Diyarbakir, Istanbul, Ankara et Izmir : les panneaux accrochés sur toutes les surfaces disponibles donnent une idée de la taille de la Turquie.

La route de Tatvan longe la rive sud du lac. Le paysage est magnifique avec l'étendue d'eau bleue d'un côté et les montagnes enneigées de l'autre. Plus on se déplace vers l'ouest, plus la présence militaire augmente, seul point noir de ce tableau idyllique. Les villages que l'on croise le long du chemin composent avec des bases militaires, véritables forteresses au sommet des collines avec des murs en béton et des canons pointés sur la route. Sur une distance de cent kilomètres de Tatvan, le bus s'arrête à trois postes de contrôle tenus par des soldats et des véhicules blindés ; le poste de contrôle à l'entrée de la ville ressemble à une frontière d'État. À chaque point de contrôle, on nous demande les documents de tous les passagers. L a procédure est relativement rapide et aucune question n'est posée.

Tatvan est une petite ville rurale avec une longue promenade au bord du lac. L'omniprésence de la police militaire qui patrouille dans les rues en voiture blindée rend l'endroit un peu sinistre. En plein milieu de la promenade, se dresse un bloc entouré d'un mur surmonté de barbelés et occupé par des militaires. On trouve des quartiers similaires dans toutes les villes de la région. Ce sont les maisons des familles des soldats et des fonctionnaires d'autres régions de Turquie qui doivent passer une partie de leur carrière dans les provinces orientales du pays. Ils reçoivent des salaires plus élevés pendant une période donnée, mais il doit être étrange de vivre isolé du reste de la population.

Le soir, nous comprenons la raison d'une présence aussi massive de soldats. Au restaurant, le propriétaire nous demande : "Savez-vous dans quel pays vous êtes ? Vous n'êtes pas en Turquie, vous êtes au Kurdistan". Après le dîner, nous nous rendons dans l'un des salons de thé traditionnels enfumés de la rue principale de la ville. L'endroit est faiblement éclairé par des ampoules fluorescentes et chauffé par un poêle à bois. Nous sommes sur le point de nous asseoir quand un groupe d'hommes nous invitent à les rejoindre. Nous passons de questions classiques sur nos origines, notre religion, notre profession et la raison de notre présence ici, à des sujets plus sensibles.

On nous demande notre avis sur [l'opération Source de paix] (https://www.aa.com.tr/fr/opération-source-de-paix), l'offensive turque au Kurdistan syrien. Les hommes à qui on parle sont kurdes et expliquent qu'ils ont étudié le turc à l'école, mais qu'ils parlent kurde dans leur famille. Après une demi-heure de conversation, un camion de police apparaît devant l'endroit. Nous sommes fouillés et nos documents sont vérifiés : "C'est pour votre propre sécurité", nous rassure un de nos hôtes qui, entre-temps, essaie de plaisanter avec les flics.

"Vous n'êtes pas en Turquie, vous êtes au Kurdistan".

L'atmosphère au préalable conviviale en est entachée ; avec les nouvelles concernant la Turquie ces dernières années et ce que nous avons vu à Tatvan, des doutes ne manqueront pas de surgir. Était-ce une rencontre fortuite ou un moyen pour les forces de sécurité de découvrir qui étaient les deux étrangers en ville ? Comment la police nous a-t-elle trouvés ? Qui les a appelés ? Ces questions demeureront sans réponse.

Un bateau dans les montagnes

Tatvan s'éloigne dans le soleil de l'aube pendant que la vue s'ouvre sur le lac. Le navire dérive dans l'eau bleue, des pics montagneux enneigés sont visibles à l'horizon. Quitter la ville est un soulagement, la rencontre avec la gendarmerie nous a laissé un sentiment de malaise qui s'est encore aggravé quand sur la place déserte du port, un autre groupe de soldats nous a demandé nos papiers et si nous parlions kurde.

Satisfaits de nos réponses, à la vue de nos passeports européens, ils nous ont rejetés par un salut militaire. Une attitude que nous avons pu identifier comme provocante au vu de toutes les nuances politiques apprises ces derniers mois.

Nous sommes en route pour Van sur un ferry chargé de wagons. Ces navires remplissent l'importante fonction de relier le chemin de fer d'Ankara à Téhéran. Les deux capitales sont séparées par une chaîne de montagnes, mais le plus grand obstacle au transport ferroviaire est cette étendue d'eau de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Les ferries n'ont pas d'horaires précis et dépendent de la circulation des trains. Trouver la date et l'heure de leur départ a été un défi, mais ce voyage très spécial est à ne pas manquer.

Après quatre heures de froid, de vent et de paysages spectaculaires, nous approchons de Van, dont la forteresse apparaît en arrière-plan de la ville. Pendant que nous débarquons, les travailleurs commencent à décharger les wagons, avec la locomotive qui monte et descend le long du quai. En attendant la construction d'une voie ferrée autour du lac, ces opérations restent à l'ordre du jour, animant les ports de Tatvan et de Van.

Traversée du lac
Traversée du lac - photo de Niccolò Alario

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Les passages supérieurs de Ağrı

Nous ne nous arrêtons pas à Van, cette fois c'est juste un arrêt sur le chemin du nord. Nous passons devant le chaos organisé de la gare routière et partons sans attendre. Dans l'obscurité, nous arrivons à Ağrı, une capitale provinciale perdue dans une vallée d'Anatolie.

La ville est enveloppée de brouillard, l'odeur âcre du charbon utilisé pour le chauffage nous remplit les narines. Ağrı fait l'exemple intéressant d'une ville de région qui n'est pas touristique et qui ne se trouve pas sur une route commerciale principale. Elle a un aspect décent, quelques rues piétonnes avec des restaurants, les maisons de thé omniprésentes.

Dans le bâtiment le plus délabré du centre, on trouve un des hôtels à bas prix typiques de la région. Ce type de structure est idéal pour ceux qui veulent économiser de l'argent et ne sont pas trop pointilleux. On les reconnaît à l'écriture "Otel" sur la façade, au mobilier des années 50 et à une odeur particulière provenant des salles de bains communes. Point positif, outre le prix, les propriétaires sont toujours serviables et amicaux.

De Ağrı ne nous restera pas grand-chose en tête à part les étranges viaducs déserts. Le matin il est temps de reprendre la route vers le nord, vers la steppe à la frontière avec l'Arménie.

Kars, la ville de la neige

Kars est la frontière turque par excellence, située sur un plateau glacé au milieu des montagnes, avec les frontières de la Géorgie et de l'Arménie à quelques kilomètres seulement. Dans les rues de la ville, isolé pendant une tempête de neige, Orhan Pamuk a mis en scène les événements surréalistes de son [célèbre roman Neve] (http://nonriescoasaziarmidilibri.blogspot.com/2014/10/neve-di-orhan-pamuk.html).

Dans le livre, Pamuk explique les origines du caractère particulier de Kars où, dans le passé, vivait une riche bourgeoisie ayant profité de la route commerciale avec le Caucase et l'Iran. Entre 1878 et 1921, la ville est passée du contrôle turc au contrôle russe et vice-versa. L'architecture tsariste de nombreux bâtiments, les "maisons russes" décrites dans Snow (Neve traduit en anglais, ndlr), caractérise encore les rues du centre de Kars. Un exemple en est la mosquée de Fethiye, une ancienne église orthodoxe du XIXe siècle qui a été réadaptée une fois la ville revenue aux mains des Turcs. La structure d'origine du bâtiment est toujours très présente ; il n'est pas difficile d'imaginer des dômes dorés à la place des minarets, un mélange culturel qui a peu d'égaux dans le monde.

Comme l'écrit Pamuk, l'autre population présente dans la ville, et dans toute l'Anatolie orientale jusqu'au génocide de 1915, est celle des Arméniens. L'architecture de Kars est très similaire à celle de Gyumri, la deuxième plus grande ville d'Arménie, située à quelques kilomètres de là. L'exemple le plus emblématique de l'architecture arménienne dans la ville est la Mosquée Kümbet, datant du 10e siècle, anciennement connue sous le nom d'Église des Douze Apôtres, et convertie plusieurs fois au cours des siècles.

Si Kars a prospéré à l'époque ottomane grâce à sa situation géographique, la ville a vite déchu lors de la crise économique du XXe siècle. La fermeture de la frontière de l'Union soviétique a interrompu les voies de communication entre l'Anatolie et le Caucase. La population est partie à la recherche de la fortune dans l'ouest de la Turquie, et à Istanbul vit un plus grand nombre de personnes originaires de Kars que dans la ville anatolienne même. Au cours de la dernière décennie, le gouvernement turc a financé la construction d'une série d'infrastructures pour stimuler l'économie de la région. L'une d'entre elles, la Baku-Tbilissi-Baku railway, a été achevée et a pour objectif ambitieux de fournir une voie de transport alternative entre l'Europe et la Chine. De manière plus réaliste, elle servira à reconnecter Kars au Caucase du Sud.

Pendant ce temps, Kars semble jouir d'une certaine forme de développement économique. Par rapport à une visite il y a quelques années, les banlieues se sont développées dans toutes les directions et la ville devient une destination touristique majeure grâce à ses pistes de ski et son patrimoine culturel.

Le propriétaire de notre hôtel, un autre des fameux Otel à bas prix, est optimiste quant au potentiel touristique de la région et ouvertement sceptique quant à Erdogan. L'homme décrit le président turc comme un dictateur - bien qu'il n'en soit pas plus indulgent avec ses employés. Le réceptionniste, épuisé à notre arrivée et en compagnie d'un collègue azéri bavard, sera de service sans interruption pendant les trois jours de notre séjour. La présence de clients étrangers conduit à ce que les deux soient réprimandés pour des tâches sur la nappe d'une table du hall de l'hôtel. Une scène ironique, vu la saleté des pièces et l'état de délabrement avancé du bâtiment.

Near Ani
Near Ani - photo de Niccolò Alario

Les 1001 églises d'Ani

Au milieu de la steppe qui entoure Kars, un ensemble de murs se détache dans le paysage dénudé. Nous sommes à l'est de la ville des neiges, littéralement à quelques mètres de la frontière avec l'Arménie, où se trouve le site archéologique d'Ani, autrefois connu sous le nom de "Ville aux 1001 églises". À l'horizon, les sommets majestueux de Aragatz et le mythologique Ararat se détachent.

La première chose que l'on remarque en arrivant à Ani est un drapeau turc géant. La ville se trouve entre les gorges des fleuves Tzaghkotzadzor et Akhurian, ce dernier formant la frontière entre l'Arménie et la Turquie. Une fois franchi un portail dans les murs, la vue s'ouvre sur une esplanade d'où apparaissent à perte de vue les dômes effondrés des églises anciennes.

Ani a été fondée il y a 1600 ans et était l'un des principaux arrêts sur la route de la soie. Sa richesse était si grande qu'au 11ème siècle elle comptait une population de 100 000 personnes. La plupart des monuments de la ville sont arméniens ; Ani était la capitale du puissant royaume arménien de Bagratid. Elle est ensuite passée sous plusieurs conquérants qui ont laissé leurs traces dans l'architecture de la ville : Byzantins, Géorgiens et Turcs Seldjoukides entre autres. Après sa période de splendeur, la ville a subi une invasion mongole et a été frappée par un séisme en 1319, événements qui ont conduit à son abandon total dans les siècles suivants.

Étant exactement à la frontière entre la Turquie, membre de l'OTAN, et l'Arménie soviétique, la ville a été presque totalement exclue du tourisme jusqu'à il y a quelques années. Les choses ont changé au cours de la dernière décennie et, en 2016, le site archéologique a été intégré au patrimoine mondial de l'Unesco. Cette situation, ainsi que l'augmentation du nombre de visiteurs, a incité le gouvernement turc, normalement réticent à préserver les traces de l'histoire arménienne, à prendre des mesures pour préserver ses monuments.

Ani est un lieu qui offre des sensations très fortes à tous points de vue. La nature est saisissante : les montagnes, la steppe stérile, la terre rouge, le ciel clair et les canyons creusés par les rivières. La taille des anciens monuments de la ville est étonnante : la cathédrale qui, à part le dôme qui a été frappé par la foudre, est toujours intacte, l'église du Saint Rédempteur, dont exactement la moitié est encore debout, et les restes d'un pont sur le fleuve Akhurian en direction de l'Arménie. Sa situation géographique est, peut-être, la plus grande particularité d'Ani. A quelques mètres du site, vous pouvez voir une base militaire arménienne avec un énorme drapeau, en réponse à celui qui se trouve du côté turc de la rivière.

Des tours de guet sont visibles de tous les côtés. La Turquie et l'Arménie n'ont pas de relations diplomatiques, et pour venir ici, les nombreux visiteurs arméniens doivent faire un long voyage à travers la Géorgie. Le fait que l'un des plus grands vestiges de leur identité se trouve sur le sol turc, la nation qui a perpétré le génocide de leurs ancêtres, est l'une des nombreuses raisons pour lesquelles les Arméniens se sentent victimes de l'histoire.

Les traces de la présence arménienne dans la région de Kars ne s'arrêtent pas à Ani. En se promenant le long des routes secondaires dans la steppe, dans les villages habités par les bergers kurdes, on trouve les restes d'autres églises, peuplées de vaches et d'oiseaux. On espère qu'une augmentation du nombre de touristes dans la région permettra de récupérer ces importants monuments historiques.

Ani
Ani - photo de Niccolò Alario

Un thé au bord du lac

Un autre voyage à travers la steppe. Les montagnes d'Aragatz et d'Ararat nous accompagnent avec leurs cimes enneigées. Nous nous dirigeons vers le Nord, vers la Géorgie. La route serpente jusqu'au lac de Cildir, à une altitude de deux mille mètres.

Sur la rive nord du lac, nous trouvons une maison de thé d'où nous pouvons voir le sommet de l'Ararat ; c'est l'endroit idéal pour profiter des derniers rayons de soleil de la saison. Les hivers y sont très froids et la surface du lac reste gelée pendant des mois. La route monte ensuite plus haut jusqu'à la jonction pour la Géorgie. Ici se trouve le village de Cildir, quelques maisons sur l'ancienne route de Kars-Erzurum, et notre dernier arrêt en Turquie.

A six heures du soir, une fois le soleil couché, la vie dans le village s'arrête comme si c'était le milieu de la nuit. Nous ne trouvons qu'un restaurant ouvert dont le propriétaire parle russe, ce qui nous rappelle que nous ne sommes qu'à quelques kilomètres des frontières de l'ancien empire soviétique.

Javakheti, frontières contestées

"Nous sommes en Arménie, l'autre côté de l'Arménie occidentale". C'est l'aube, nous venons de traverser ce que nous pensions être la frontière entre la Géorgie et la Turquie. Mais tout le monde n'est pas d'accord. Dans le Caucase, aucune population n'est pleinement satisfaite de la division des territoires opérée pendant l'ère soviétique.

A la frontière, par ailleurs déserte, il y a un groupe d'Arméniens qui nous expliquent leur version des choses ; ce qui pour nous est la Turquie orientale, pour eux c'est l'Arménie occidentale, puisque jusqu'au génocide de 1915 une importante population arménienne y vivait. De plus, la région de Géorgie dans laquelle nous nous trouvons, la Javakheti, est peuplée d'Arméniens et dans les rues, on n'entend presque que de l'Arménien.

Le Russe est également omniprésent, étant resté la lingua franca près de trente ans après la chute de l'Union soviétique. L'héritage de l'ancien empire se fait encore sentir : dans l'architecture, dans le comportement des gens, dans les uniformes des forces de sécurité et dans bien d'autres petites choses.

Javakheti est également connu sous le nom de Sibérie du Caucase en raison de ses hivers sévères. Le paysage est stérile et balayé par le vent. Conduisant à 150 km/h sur la route enneigée, le chauffeur de taxi nous emmène en un temps record à Akhalkalaki, la ville la plus peuplée de la région.

La région était une destination pour les exilés politiques à l'époque soviétique et est célèbre, en Géorgie, pour la culture des pommes de terre, les plus chères du bazar de Tbilissi. L'intégration de la population de Javakheti dans la vie publique de l'État est un problème pour le gouvernement géorgien. Les générations plus âgées de Javakheti parlent l'arménien et le russe, et ne connaissant pas le géorgien, il leur est impossible de lire un acte public. La région entretient des relations plus étroites avec l'Arménie et la Russie voisines, destination de l'émigration, qu'avec Tbilissi. Cela pourrait changer à l'avenir, car la connaissance du géorgien chez les jeunes s'accroît.

Eau salée à Borjomi

Dans une vallée boisée au milieu des montagnes se dressent les squelettes de bâtiments en béton abandonnés. Ils sont ce qui reste des anciens hôtels soviétiques. Nous sommes à Borjomi, une ville thermale célèbre dans toute l'ancienne Union soviétique, où l'eau salée pétillante locale est connue comme le meilleur remède contre la gueule de bois.

Comme partout ailleurs en Géorgie, les touristes sont revenus en grand nombre à Borjomi après la période de troubles et de guerre civile des années 1990. A côté des squelettes des anciens hôtels soviétiques, de nouvelles structures apparaissent, moins grises.

La ville fait penser à un parc d'attractions. La voie ferrée passe entre les maisons, et les trains pour Tbilissi partent d'une élégante gare Art Nouveau. Du centre, on monte au parc thermal, où l'on peut boire la fameuse eau directement à la source, quand elle est encore chaude. Avant la révolution, les Romanovs avaient un palais à proximité pour profiter de l'eau dégoûtante mais saine de Borjomi.

La ville s'anime surtout en été, lorsque les habitants de Tbilissi y affluent pour se protéger de la chaleur accablante. En automne, Borjomi a le charme mélancolique d'une station balnéaire hors saison, avec des restaurants vides et des rues à moitié désertes.

Batumi
Batumi - photo de Niccolò Alario

Batumi, Thalassa ! Thalassa !

Atteindre Batoumi en marshroutka, les minibus qui constituent le moyen de transport le plus courant dans les pays de l'ex-Union soviétique, est un exercice risqué. Afin de maximiser les profits, les chauffeurs ont la tâche ardue d'atteindre leur destination dans les plus brefs délais, toujours chargés à ras-bord de passagers. Cela signifie des dépassements audacieux, des freinages brusques pour charger et décharger les clients à n'importe quel point de la route, où il n'y a généralement pas d'arrêts prévus, et des accélérations tout aussi violentes pour rattraper le temps perdu. Ils voyagent dans de vieux fourgons d'occasion qui ont été rembourrés d'autant de sièges que possible, reposant sur les réservoirs de GPL, un ajout qui est venu avec la conversion du véhicule en marshrutka. Au cas où tous les sièges sont pleins, pas d'inquiétude, il y a toujours une réserve de tabourets pour remplir le peu d'espace restant.

De façon incroyable, le conducteur est aujourd'hui prudent, même trop prudent. Après une énième hésitation à doubler un camion et l'inévitable arrêt pour le déjeuner, les passagers expriment ouvertement leur impatience. La journée est claire, on peut voir à la fois les sommets du Grand Caucase, au nord, et ceux du Petit Caucase, au sud. Après les hautes terres arides de l'Anatolie, les vallées de Géorgie sont frappantes par leur verdure et leur luxuriance. L'approche de Batumi donne l'impression d'un changement de continent. Le climat de la région est défini comme subtropical et les collines autour de la ville, cultivées avec du tabac et du thé, ont une végétation qui rappelle les tropiques.

Comme Van et Kars, Batoumi s'est trouvée, au cours de son histoire, au coeur du conflit entre les Russes et les Ottomans. Deux siècles de domination turque ont conduit à une islamisation progressive de la population géorgienne de la région. Après la conquête russe de 1878, le christianisme orthodoxe géorgien est réapparu, surtout dans les années qui ont suivi l'effondrement de l'Union soviétique, mais il existe toujours une minorité islamique.

Dans l'architecture de Batumi, le contraste entre les rêves de grandeur pour l'avenir et la pauvreté du présent apparaît clairement. La ville représentait l'idée d'une fête par excellence pour les citoyens soviétiques et a conservé sa renommée dans les pays nés après l'effondrement de l'empire. Comme pour donner vie à cet idéal, des quartiers entiers de gratte-ciel ont vu le jour au cours de la dernière décennie. En se promenant le long du front de mer étincelant de Batumi, il est facile d'oublier les problèmes de la région et d'imaginer que l'on se trouve dans une sorte de Dubaï sur les rives de la mer Noire. Mais si vous marchez quelques pâtés de maisons à l'intérieur des terres, vous trouverez la partie populaire de la ville, avec ses bazars et ses prêteurs sur gages, omniprésents en Géorgie, ce qui prouve les conditions économiques difficiles dans lesquelles vit une grande partie de la population.

"Thalassa ! Thalassa !" s'écrient les compagnons de Xénophon à la vue de la mer Noire, comprenant que leurs années d'errance touchent à leur fin. Notre voyage se termine sur les mêmes rives, l'avion se dirigeant vers la mer au coucher du soleil par une journée ensoleillée de novembre. Nous avons visité des régions qui ont toujours été contestées entre les pouvoirs qui se sont succédés au cours des différentes époques historiques. Les Romains, les Byzantins, les Perses, les Russes et les Ottomans ont laissé des traces de leur passage et de leur influence sur la culture locale. Aujourd'hui, cette zone frontalière connaît d'énormes difficultés économiques, politiques et sociales en raison d'une situation d'instabilité permanente. Le développement du tourisme dans la région pourrait être la solution à ces problèmes chroniques.


Cet article est publié dans le cadre d'un partenariat éditorial avec le magazine QCodeMag. L'article, réédité par la rédaction de Cafébabel, est de Aleksej Tilman et a été publié initialement sur QCodeMag le 13 avril 2020.

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Translated from Viaggio ai confini dell'Europa, lungo la frontiera anatolica