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Violences policières: vers l’infini et l’au-delà ?

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Vingt-cinq personnes éborgnées, cinq mains arrachées et deux morts. Tel est le bilan en France des violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Une situation inédite dans l'Hexagone, condamnée en début d’année par le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et l’ONU. Alors qu’en Belgique, la police se fait elle aussi de plus en plus dure, ces comportements se banalisent-ils dans les mouvements sociaux ?

Justice sociale, climatique et fiscale. Trois mots d’ordre scandés par les manifestants samedi 30 novembre à Bruxelles lors de la manifestation qui réunit devant la Commission européenne des gilets jaunes français, belges et hollandais. Une convergence internationale qui ne rassemble que 250 personnes selon l’estimation de la police bruxelloise. Autorisée et encadrée par un important dispositif policier, la manifestation ne dure que deux heures et voit ses participants se disperser dans le parc du Cinquantenaire. Pourquoi cette faible mobilisation ? « Des manifestants ont été nassés avant le point de rendez-vous et les moyens de communication ont été boycottés par les gilets jaunes » soutient Jessica, vingt-six ans, à propos de la manifestation, dont la page Facebook a été supprimée.

« Ici, 90 % de la police soutient les gilets jaunes »

Un an jour pour jour après la première manifestation des gilets jaunes en Belgique, la police se dit entretenir de bonnes relations avec les manifestants.« Ici, 90 % de la police soutient les gilets jaunes » affirme un des policiers. On n’est pas équipés comme le sont les policiers français, gaz poivré et LBD (flashballs, ndlr) à la main. Avant de poursuivre: mais si les gilets jaunes se mettent à balancer des pavés, je pense que le ministre n’hésitera pas à en commander » lâche-t-il en éclatant de rire. Une éventualité qui aurait un air de déjà-vu pour Florence, une jeune streetmedic présente lors du dernier acte des gilets jaunes à Paris. « On était en train d’évacuer un manifestant blessé. Il était inconscient, pourtant la police nous a envoyé une grenade alors qu’on avait le dos tourné et qu’on secourait la personne » raconte la jeune belge à propos de sa précédente manifestation en France.

13 heures, début de la manifestation à Bruxelles © Safouane Abdessalem
13 heures, début de la manifestation à Bruxelles © Safouane Abdessalem

Peu habituée aux dérapages de la police, la ville de Bruxelles vient d’ouvrir une enquête à l’égard de la police pour « coups et blessures volontaires, menaces verbales et traitements dégradants » suite aux soixante-douze témoignages d’activistes d’Extinction Rebellion le douze octobre dernier. « Gigi * » , un membre de l’équipe juridique du mouvement en a fait les frais. Le manifestant de vingt-cinq ans était encore assis sur les rails du tram quand la police décide de charger.« Après nous avoir entouré, ils ont utilisé des canons à eau en plus des bombes pour séparer les différents groupes de discussion ». Il se retrouve ensuite au commissariat d’Etterbeek où il y reste pendant dix heures au motif de trouble à l’ordre public. Une violence disproportionnée selon l’activiste. « La loi autorise la police a à utiliser la force uniquement si la personne en face est violente. Ce n’était pas mon cas ». Mais c’est pour une raison autre qu’une enquête a été ouverte ce jour là. « Un homme a été emmené au commissariat central de la rue du Marché du charbon. Les policiers font démarrer une moto et le forcent à inhaler la fumée du pot d’échappement tout en lui balançant des mégots de cigarettes au visage » témoigne « Gigi ». L’information est ensuite confirmée par la porte-parole de la police de Bruxelles et remis à Philippe Close, le bourgmestre de la ville, qui a déclaré à ce propos « Si ces déclarations s’avèrent exactes, ces actes sont naturellement inadmissibles ».

« Promotion » gilet jaune

Si ces interventions « musclées » ne font pas encore partie des habitudes de la police belge, elles sont en revanche bel et bien implantées en France. Le journaliste David Dufresne a recensé avec Mediapart 860 cas de violences policières durant les mobilisations de gilets jaunes entre décembre 2018 et juin 2019. «Certains policiers ont été décorés et ont même touché une « promotion gilet jaune », comme on l’appelle au sein de la police » révèle-t-il au Salon des livres et l’alerte, à propos des cinq agents impliqués dans des enquêtes concernant des violences policières et décorés en juin dernier par le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner. Une prise de position assumée par le gouvernement, qui a été « extrêmement surpris par un mouvement qui a rassemblé de manière transclasse » explique à son tour François Boulo, un avocat « gilet jaune » connu du paf. Pour lui, il n’y a pas l’ombre d’un doute, les violences policières sont récurrentes en France et visent particulièrement les manifestants. « Le gouvernement a tremblé au début du mois de décembre (l’année dernière, ndlr) et a réagi à la peur en donnant une carte blanche aux forces de l’ordre et une totale impunité » assène-t-il en rappelant « qu’aucune condamnation n’a été prononcée malgré plus de trois cent enquêtes réalisées par l’IGPN (Inspection générale de la Police nationale, ndlr) à leur égard ».

"Fumnijaune" © Safouane Abdessalem

Si l’avocat dénonce une répression de la police envers les manifestants, d’autres mettent le doigt sur une répression de la police envers elle même. C’est le cas de Gaétan Alibert, gardien de la paix syndiqué chez Sud Intérieur venu lever le voile sur sa corporation. Sa direction ignore sa présence au salon. « Cela peut se faire de manière réglementaire - IGPN, conseil de discipline, tribunal - mais aussi de manière insidieuse par des sanctions déguisées, mutations et mise au placard. Il poursuit: il est illusoire de penser qu’un policier peut s’exprimer sur les dysfonctionnements de son administration. La police est un milieu où le corporatisme est extrêmement fort ».

« Vers une coordination jaune » ?

Marqué par des abus de la part de la police, l’épisode du 12 octobre reste une exception parmi les différentes manifestations d’Extinction Rebellion, dont le rapport aux forces de l’ordre reste généralement cordial, comme ce fût le cas à Londres où on a pu entendre en avril dernier des militants chanter : « Policiers, on vous aime, on fait ça pour vos enfants ». Sur le profil Twitter de l’antenne française d’Extinction Rebellion, les militants écologistes se définissent comme étant un « mouvement international de désobéissance civile non-violente pour opérer un changement radical afin de minimiser le risque d’effondrement écologique ».

Black (block) friday
Black (block) friday © Safouane Abdessalem

S'auto-qualifiant de radicale « en termes d’objectifs », l’action d’Exctinction Rebellion est aussi considérée comme trop timorée par une partie des militants gilets jaunes, à l’image de Florence. « Je pense qu’ils sont encore trop gentils et qu’ils ne font pas peur au pouvoir. S’ils dérangeaient plus, je suis sûre qu’ils se prendraient la même répression que nous ».
Plus de peur donc plus de violence ? « Leur structure est organisée de manière plus traditionnelle et les formes d’actions sont moins révolutionnaires. Le pouvoir est donc plus indulgent qu’il ne l’est avec les gilets jaunes, qu’il considère comme de dangereux insurrectionnaires » estime François Boulo. Un avis que ne partagent pas tous les gilets jaunes. « On n’en parle pas forcément, mais il existe une convergence de fait avec Extinction Rebellion affirme Priscillia Ludosky, tête connue des gilets jaunes à l'origine de la pétition pour la baisse du prix du carburant. Une stratégie « logique, mais qui ne l’est pas forcément pour tout le monde » détaille-t-elle à propos de l'hétérogénéité du mouvement, qui selon elle a permis d’éveiller les consciences de «milliers de lanceurs d’alerte ».

*le prénom a été modifié


Photo de couverture : © Safouane Abdessalem

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