Participate Translate Blank profile picture
Image for Vallée de la Roya : la fraternité en danger

Vallée de la Roya : la fraternité en danger

Published on

RawImmigrationEditors PickLatest

À l’heure du rétablissement des contrôles, de la militarisation des frontières et des pratiques policières parfois douteuses, la vallée de la Roya, par laquelle de nombreux migrants tentent de rejoindre la France au péril de leur vie, se transforme en laboratoire des politiques migratoires. À l’occasion du festival des « Passeurs d’humanité », certains tentent d’apporter une réflexion sur la question. Reportage.

Perchées à 1870 mètres d’altitude, plusieurs dizaines de personnes déploient de larges banderoles au sommet du col de Tende, point culminant de la vallée de la Roya. « Notre fraternité n’a pas de frontières » peut-on lire sur l’une d’entre elles. Un message adressé aux militant.es du mouvement « Génération identitaire », qui un an plus tôt lançaient une opération anti-migrant.es en prenant possession dans les Hautes-Alpes du col de l’Echelle. Idéologiquement opposés au groupuscule d’extrême-droite, les « Solidaires » de la Roya se réunissent pour la deuxième année consécutive à l’occasion du festival des « Passeurs d’humanité », du 18 au 21 juillet. Un évènement qui prône la solidarité envers les migrant.es qui traversent la vallée.

Parmi les festivaliers, on trouve des Royasques ( habitants de la Roya, ndlr ), mais aussi des militant.es de la région. A l’image de Jules, serveur bénévole du festival et engagé dans l’association « Défends ta Citoyenneté », présidée par l’agriculteur Cédric Herrou, devenu un symbole de l’aide aux migrants. « Je suis là pour dénoncer leur blocage à la frontière. Le contrôle au faciès est permanent » fustige Jules, qui se définit comme étant un militant antifasciste. Rattachée à la France depuis 1860, la vallée de la Roya est un lieu de passage entre les villages français et italiens de la région. Tous les jours, des milliers d’habitant.es traversent la frontière pour se rendre à leur travail. Invisibles pour certains et hantise pour d’autres, des dizaines de migrant.es se perdent sur les routes et les chemins de montagne dans la vallée de la Roya. C’est à partir de ce constat que Jacques Perreux, président de l’association « Les ami.e.s de la Roya » a décidé l'année dernière de créer le festival des « Passeurs d’humanité » pour traiter la question migratoire. « On a voulu apporter notre aide au moment des premières tensions sur l’accueil des migrants ( juin 2015, ndlr ). » Promouvoir la vallée et être solidaire des gens qui accueillent. Un objectif qu’il affiche à travers la thématique de l’hospitalité, des frontières et des nouveaux modes de vie et de production. « L’humanité ne s’est jamais construite autrement que par les migrations et les partages » confie celui qui est aussi conseiller municipal en banlieue parisienne.

Fabrique de clandestins

« La frontière est liée à la restructuration du marché du travail capitaliste, qui a besoin de nouveaux esclaves ». Nous sommes le 19 juillet, il est 10h et le ton est donné par Luca Giliberti, sociologue italien lors d’une conférence à Saorge, petit village situé dans les hauteurs de la Roya. Selon lui, les politiques migratoires européennes répondent de plus en plus à une « fabrique de clandestins ». La conséquence du rétablissement des contrôles aux frontières à l’intérieur de l’Union européenne, qui perdure depuis juin 2015. Ces contrôles, au départ liés officiellement au risque terroriste qui menaçait le déroulement de la COP21, se sont accrus avec la déclaration par la France de l’État d’urgence, suite aux attentats de novembre 2015. Au cours des douze derniers mois seulement, la police française a rejeté plus de 18 000 personnes à la frontière de Vintimille, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

Luca Gilberti ajoute à ce propos: « Nous sommes dans un laboratoire. La démarche concerne aujourd’hui les migrants, mais demain ce sera au tour de la classe populaire, puis celui de la population locale ». Un concept que reprend Émilie Pesselier, chargée de mission à la frontière franco-italienne à l’Anafe ( Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers, ndlr ). Elle dénonce des « pratiques illégales de l'administration française » à l'encontre de migrant.es qui tentent de franchir cette frontière. « Toutes les frontières peuvent être considérées comme des mini-laboratoires de faits de société. Les cadres juridiques y sont souvent plus flous, l’occasion de tester de nouvelles choses qui s’extrapolent par la suite sur le territoire » explique la jeune femme. Délit de faciès, refoulement illégal de mineur.es, impossibilité de demander l'asile, chasse aux migrant.es dans les trains, tant de cas listés et établis dans le dernier rapport publié par son association intitulé « Persona non grata ».

Des pratiques policières pourtant condamnées par le Tribunal administratif de Nice, qui a appelé en janvier 2018 à protéger les mineur.es. Depuis, la situation n’a pas vraiment évolué en ce qui concerne le délit de faciès selon Julie*, employée de service ferroviaire qui traverse la frontière plusieurs fois par jour. « Il faut savoir que les contrôles ne se font que du côté italien en direction de la France. Comme on n’a que cinq minutes d’arrêt et qu’il y a énormément de voitures à contrôler, la police ne contrôle qu’au faciès. Le critère sera la couleur de peau et les gens qui voyagent légers ».

Devenir majeur en un coup de stylo

48 362 personnes ont été interpellées et recensées dans les Alpes-Maritimes en 2017 selon l’Anafe, qui met le doigt sur la privation illégale de liberté des migrant.es avant leur refoulement en Italie. Le mois dernier, 13 signalements ont été déposés auprès du procureur de Nice. Une situation que dénonce Émilie Pesselier. « Chaque soir, au poste de la police aux frontières de Menton, des personnes sont enfermées toute la nuit, dans des Algeco ( petites constructions modulaires servant provisoirement d’entrepôt, nldr ) . N’ayant pas de statut légal, ces espaces sont transformés selon l’Anafe « en zone de transit destinée aux migrants » arrivés par le dernier train de la journée voyageant jusqu’à la France. « Ces Algeco sont des containers de 15 m2 dépourvus de mobilier pour s’allonger, où des dizaines de personnes peuvent être maintenues en même temps, privées de nourriture, pendant des durées dépassant largement les quatre heures "raisonnables" de privation de liberté admises par le Conseil d’État », s’indigne la chargée de mission.

Lire aussi : Réfugiés : ma journée dans les campements parisiens

« Persona non grata » dévoile un autre type de violation des droits des mineur.es étranger.ères : une falsification par la police de leur date de naissance, afin de les faire passer pour majeur.es et ainsi, pouvoir les renvoyer en Italie. Une situation que confirme l'eurodéputée Michèle Rivasi après s’être rendue à Menton en avril. « Je l’ai vu de mes propres yeux. Les jeunes se déclarant mineurs étaient étrangement tous nés le 1er janvier 2000 alors que certains affirmaient avoir 14 ou 15 ans » rapportait-elle au journal La Provence en février. Un constat que développe davantage l’Anafe après deux ans d’observation à la frontière interne. « On a vu des cas de modifications des dates de naissance sur les refus d’entrée. Les policiers ont commencé à les refouler comme les majeurs en contestant la minorité des migrants. Pour beaucoup d’entre eux nés en 2001 ou 2002, on pouvait apercevoir que le 1 ou 2 était modifié pour faire 2000 » raconte Émilie, qui nous enverra par la suite une photo d’un des dits documents. Le ministère de l’intérieur n’a pas souhaité réagir selon elle.

document falsifié
Photo d'un document falsifié

La solution agricole

Le soleil tape sur le village vertigineux de Saorge. Nous sommes en début d’après-midi et l’heure est aux solutions. Comment l’hospitalité peut-elle répondre à la question migratoire ? Cédric Herrou prend la parole. Il accuse Eric Ciotti, ancien président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes « d’utiliser la migration à des fins électoralistes » et ajoute l’avoir condamné via son avocat pour « reconduction de mineurs isolés à la frontière », entravant donc leur demande d’asile. Pour l’agriculteur, la situation des migrant.es nécessite une politique différente. Un propos corroboré en partie par son voisin de conférence et eurodéputé Damien Carême, qui établit une relation de cause à effet entre politique nationale et perception de l’opinion publique des exilés. « On joue sur l’individualisation de la société parce que diviser pour mieux régner, ça marche. Il poursuit : Ces gens qui arrivent sont des réfugiés partis à cause de guerres créées chez eux pour subvenir à nos propres moyens pour s’accaparer leurs terres rares ou leur pétrole. Mais on se fichait de leur population et dans quelles conditions on les laissait face à leurs dictatures avec lesquelles on jouait. C’est l’ensemble du système politique qu’il faut changer ».

Pour l’instant, le déclic par l’action politique reste difficile à envisager du fait des nombreux enjeux liés à la frontière, comme la répartition des migrant.es. Une situation que dénonce Cédric Herrou, en accusant l’État, les élu.es de la vallée et les maires de la région de « snober et d’abandonner les habitants de la région ». Après avoir logé des demandeur.euses d’asile, l’agriculteur se dit déçu par ses représentant.es politiques. Depuis quelques semaines, il s’est associé avec le mouvement de l’Abbé Pierre pour créer « Emmaüs Roya », la première communauté 100 % agricole Emmaüs située à Breil. « On a cherché des solutions pour que ces personnes aient un statut pour avoir une activité basée sur le travail et surtout développer une autonomie financière. On a trouvé la communauté Emmaüs » explique-t-il. Une initiative qui ne met pas tout le monde d’accord, à commencer par André Ipert, le maire de Breil, pourtant de sensibilité de gauche. « L’image est négative. L’État est défaillant, mais dans les moments de tension, la priorité est de préserver une forme d’unité du village » affirme-t-il au journal Nice-Matin en allant jusqu’à dénoncer « un appel d’air indéniable » pour les migrant.es. Des propos qui ont étonné une petite partie des habitants de la Roya, mais qu’il faut analyser dans l’actuel contexte pré-électoral, les élections municipales ayant lieu en mars 2020.

Après avoir franchi le col de Tende, les solidaires retournent au village pour la soirée de clôture. Mouss et Hakim, les deux frères et membres du groupe Zebda entament leur concert. « Motivés, motivés, il faut rester motivé ! » Cet air, le public le connaît déjà par cœur. Pendant quatre jours de rencontres, de découvertes et de fête, la vallée la Roya respirait la fraternité.


Photo de couverture : © Safouane Abdessalem

Lire aussi : Esperanzah ! Festival de combats