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Tour d'Europe de la patate : PAC ou pas cap ?

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Qu'est-ce qui unit mieux les Européens que la patate ? Elle a beau évoquer l'image intime d'un repas de famille avec les grands-parents, elle est aussi le symbole de grands combats européens. Subventions agricoles, cultures bio, Appellation d'Origine Protégée, sont autant d'outils qui rythment le quotidien de milliers d'agriculteurs sur le continent. Départ en voyage interrail avec Aurélie pour un tour d'Europe de la patate.

Le 14 juillet est pour beaucoup synonyme des grands préparatifs célébrant la fête nationale en France. Pas pour moi aujourd'hui. Armée de mon appareil photo, de mon pass interrail, de tout un tas de questions, je pars à la recherche d’amoureux de la patate à travers l’Europe. L’objectif : comprendre pourquoi ce légume a une place si importante dans la culture européenne.

4 000 nuances de pommes de terre

« Il existe environ 100 variétés de pommes de terre suédoises. Dans le nord du pays, aux alentours de Lulea, on cultive des pommes de terre amande, adaptées aux longues journées » et donc aux conditions climatiques du nord de la Suède. Ce qui n’est pas le cas pour toutes les variétés, m'explique Anders Andersson, le président de Potatisodlarna, l’association des producteurs de patates suédois, autour d’un petit déjeuner dans sa véranda. Il précise également que « 95% des pommes de terres cultivées en Suède sont destinées au marché suédois. Les Suédois veulent des pommes de terre suédoises ».

A l’autre bout de l’Europe, chez Agoston Nobilis, on retrouve le même schéma de pensée. Sur les champs appartenant à sa famille, à Szàr, à une heure de Budapest, il cultive des pommes de terre biologiques. Même si, selon ses dires, « en Hongrie, le bio est vendu principalement par des grandes industries », de son côté, avec son équipe, ils vendent localement, et notamment à une quinzaine de restaurants à Budapest. Rendez-vous chez Stand25 Bisztró, Traktor Farmfood ou Hilda pour les déguster.

« on peut survivre en ne mangeant que des pommes de terre »

Étant donné « sa valeur nutritionnelle très importante, on peut survivre en ne mangeant que des pommes de terre », nous assure Romain Cools, président du World Potato Congress. Le Musée de la frite de Bruges nous le confirme : c’est même l’une des premières informations présentées à l’entrée de l’exposition. Le potentiel nutritionnel de la patate est exceptionnel : 200 grammes de pomme de terre contiennent 40% de la qualité journalière recommandée en vitamine C pour prévenir les angoisses, 10 à 15% en magnésium et en fer, pour la production de globules rouges et 50% en potassium, pour le rythme cardiaque ! En plus, elle est composée de 80% d’eau, aucune graisse, et elle est pauvre en calories. J’entends encore mes grands-parents chanter les louanges de ce légume emblématique de la guerre, élément essentiel et économique de l’alimentation des Européens, et aujourd’hui décliné à toutes les sauces.

Si le Musée de la frite lui-même ne sait pas dire si les fameuses « french fries » sont véritablement françaises, les baraques à frites belges détiennent tout de même une recette particulière : la graisse animale en guise d’huile de cuisson. Sur place ou à emporter, le cornet de frites est un repas à lui tout seul. Contrairement aux « Pommes » allemandes (prononcez bien le «s» à la fin), qui accompagnent la street food berlinoise - que ce soit des Döner ou des Currywurst, ce plat typique qui date de la Seconde Guerre mondiale. Plus au nord en Finlande, la patate n’est pas en reste, notamment dans la traditionnelle soupe au saumon. Ce n’est pas une coïncidence, m’ont raconté mes amis finlandais : dans le pays du Père Noël, la pomme de terre c’est comme le pain en France. Il y en a partout, et surtout chez les personnes plus âgées.

Les pierogi sont des ravioles polonaises fourrées à la pomme de terre
Les pierogi sont des ravioles polonaises fourrées à la pomme de terre © Aurélie Pugnet

Ceci étant dit, partout en Europe la patate ne séduit pas que nos grands-parents. Les McDonald’s, KFC et autres fast-foods sont là pour le démontrer. Un aliment qui dépasse à la fois les cultures et les générations. Ce qui l’amène à devoir s’adapter aux tendances et inquiétudes nouvelles. Face à une population qui se soucie de plus en plus de ce qu’elle mange et se tourne vers le bio, les cultures de patates doivent elles aussi se verdir.

Des frites bio

Je rencontre Orsolya Papp, chercheuse à l’Institut hongrois de recherche pour l’agriculture biologique (ÖMKi) et spécialisée dans la culture de pommes de terre, à Budapest, dans ses locaux. Face à des tableaux, un tas de chiffres, de noms compliqués et des photos de patates malades, Orsolya Papp m’explique comment et pourquoi faire de la recherche pour des pommes de terre biologiques : tout simplement, chaque variété a des besoins différents. Toutes ne survivent donc pas à l’agriculture biologique. Et pour savoir lesquelles peuvent se convertir au vert, il faut faire des tests. Elle m’explique d'autre part que la culture bio requiert plus de travail manuel là où des sprays chimiques peuvent tuer les cafards attaquant les plants, ou les mauvaises herbes. La récolte est aussi plus laborieuse, soit parce que les traitements contre les bêtes ou les mauvaises herbes n'existent pas, soit parce que la taille des machines n'est pas adaptée à la taille des champs, souvent trop petits, ou trop fragiles.

culture de pommes de terre
Plants de pommes de terre à Podole Wielkie en Pologne © Aurélie Pugnet

On passe à la pratique avec Agoston Nobilis, jeune agriculteur hongrois qui fait pousser des patates bios à moins d'une heure de la capitale, sur des champs appartenant à sa famille. Pour notre producteur, qui a fait ses études en économie de l’agriculture, la décision de se convertir résulte du fait que « l'agriculture biologique permet d'observer comment la nature fonctionne par elle-même » et que « l'agriculture conventionnelle est mauvaise et trop intense pour les cultures ».

Est-ce rentable ? Selon Orsolya et Agoston, la réponse est non. Pas besoin de passer par quatre chemins. En effet, comme le précise Agosot, sans les produits chimiques de l'agriculture conventionnelle, les patates ont plus de mal à pousser. Ou poussent à leur rythme, selon la vision que l'on a des choses. À cela, s'ajoutent également des tâches supplémentaires nécessaires. Malgré les défis, Orsolya est convaincue de l’importance des enjeux du bio : protéger l’environnement et la santé des consommateurs, tout en fournissant des produits de meilleure qualité. Avec l’image des champs hongrois en tête, je reprends le train vers la grande ville pour la suite de mon périple.

Subventions européennes : du beurre dans les épinards ?

En Europe, l’agriculture est un aspect important de notre identité culturelle. Elle fait partie des piliers de la construction européenne, comme en témoigne la création de la Politique agricole commune (PAC) dès 1962. Un fonds européen destiné à accroître la productivité agricole, garantir les approvisionnements et des prix raisonnables. Alors que nous sommes en routes vers les champs, notre producteur bio m'explique qu'aujourd'hui elle fonctionne ainsi : vous recevez une somme par hectare parce que vous cultivez des consommables sur vos terres. Si l’agriculture est biologique vous recevez plus - environ 130 euros/hectare/an dans son cas. Le reste de la subvention est versée par l’État.

En Hongrie par exemple, le gouvernement donne davantage à l’agriculture conventionnelle. La différence d'apports est donc trop faible pour attirer les producteurs avec l'argument financier. En Suède, au contraire, les agriculteurs bio reçoivent presque le double par rapport aux producteurs conventionnels, grâce la participation de l'État.

« En Hongrie, le bio est vendu principalement par des grandes industries »

Faut-il des subventions plus élevées pour encourager le bio ? Il en sera surement question lors du prochain budget de l'Union Européenne. La Politique Agricole Commune, dont l'objectif est entre autres de moderniser et développer l'agriculture en Europe, se trouvera donc au cœur des débats.

La chercheuse hongroise Orsolya Papp pèse le pour et le contre. Étant donné que les subventions restent généralement supérieures, il existe un risque de conversions au bio motivées par l’attrait du gain. Selon elle, cela pourrait entraîner l’utilisation illégale de produits néfastes pour l’environnement et la santé des consommateurs. D’un autre côté, comme le bio demande plus de travail pour moins de rendements, convertir ses cultures uniquement pour l’argent n’est pas nécessairement la voie la plus rentable, indépendamment des subventions, et surtout pour les petits producteurs. En attendant, je continue de me demander s’il ne faudrait pas encourager davantage les agriculteurs à se tourner vers des activités respectueuses de la santé des consommateurs et de l’environnement, que ce soit par des moyens financiers ou autres.

Lire aussi : Comment la PAC influence l'agriculture européenne

Selon Romain Cools, notre « roi de la patate » , recevoir des subventions, c'est « ne pas aller de l'avant, vers l'avenir, vers l'innovation, c'est s'attacher au passé ». Le secteur a « réussi à s'organiser » sans l’Union européenne : « les producteurs, négociants, transformateurs s'organisent entre eux pour approvisionner le marché » dans différentes organisations à la fois pour chaque catégorie d’emploi et à différents échelons. En Suède aussi, Anders Andersson, grand producteur à Hörte, près de la mer baltique, reçoit des subventions dans le cadre de la PAC. Il dit cependant « préférer un système sans subventions. Certes elles garantissent un approvisionnement en nourriture, mais l’agriculture devrait être rentable par elle-même ». De quoi ouvrir un long débat sur le rôle de l’Union Européenne dans l’alimentation des citoyens, et leur consommation de manière générale. Rappelons que les financements de la PAC représentent 58,4 milliards d’euros en 2019, soit un tiers du budget de l’Union.

Des savoir-faire protégés

Bios ou pas, les patates servent aussi depuis des siècles à produire de l’alcool. Du coup, direction la Pologne, un des plus grands producteurs de pommes de terre en Europe et au monde. Autour de quelques cocktails à la vodka polonaise et bien installée dans les canapés en cuir du bar du Musée de la vodka polonaise à Varsovie, j’ai pu rencontrer le gérant, Karim Barris. En tout, c’est 90% de la vodka de pomme de terre sur la planète qui est produite par la Pologne, m’a-t-il expliqué. Là-bas, la vodka c’est plus qu’un business ; c’est une question de culture et d’identité, dont les habitants sont fiers.

Cagettes de pommes de terre à la distillerie Podole Wielkie
Cagettes de pommes de terre à la distillerie Podole Wielkie © Aurélie Pugnet

Les Polonais cherchent depuis plusieurs années à protéger leur vodka de qualité de la concurrence que certains qualifient de « déloyale ». Avant la Seconde Guerre mondiale, il existait plus de 1 000 distilleries artisanales en Pologne qui produisaient de l’alcool, notamment à partir de pommes de terre. Aujourd’hui, il en reste moins de 50. Bien qu’une partie d’entre elles ont été détruites par la guerre et abandonnées à l’époque communiste, cet écart est également étroitement lié à la compétitivité du marché. Des alcools venant de la Chine ou de l’Ouzbékistan sont disponibles pour bien moins cher. Et bien que les bouteilles arborent fièrement une étiquette qui garantirait une « vodka polonaise », gage de qualité dans le monde entier au même titre que les « frites belges », elles seraient parfois mensongères.

Mais le vent tourne. En 2013, l’Union européenne et son Appellation d'origine protégée (AOP) créent le label Polska Wódka. Le logo de l’AOP sur la bouteille assure la qualité du produit, ce qui est très cher aux Polonais. Si vous voulez de la bonne vodka, inutile de chercher bien loin, il suffit de retourner la bouteille. Pour obtenir l’AOP Polska Wódka, les distilleries doivent remplir un certain nombre de conditions : l’alcool peut être obtenu seulement à partir de cinq céréales (seigle, blé, orge, avoine, triticale) ou de pommes de terre. L’ingrédient de base doit être polonais et toutes les étapes de la fabrication doivent avoir lieu en Pologne. Ces critères stricts certifient la provenance, la qualité gastronomique tout en assurant une fabrication artisanale traditionnelle, au même titre que le Parmigiano Reggiano, par exemple.

Pour un continent aussi vaste que l’Europe avec des cultures aussi variées, je constate que les habitudes et les préoccupations se rejoignent en termes d’agriculture. En un mois sur la route, entre le calme de Malmö et les dorures de Vienne, en passant par les champs de Pologne, j’ai rencontré des jeunes, comme des moins jeunes, des grands producteurs, comme des plus modestes. Mais une chose semblait les unir : ils aiment tous leurs pommes de terre. Après 22 trains, cinq avions, près de 100 heures de voyage, dix pays, une dizaine d’interviews, et beaucoup, beaucoup de patates, j’ai le sentiment que nos ressemblances peuvent servir à nous rapprocher. La passion pour la patate a donc un bel avenir devant elle, avec ou sans la PAC.


Ce voyage a été rendu possible grâce à un partenariat avec l'agence européenne Interrail

Pour en apprendre plus sur le tour d'Europe de la patate, rendez-vous sur le blog d'Aurélie United in the diversity of potatoes

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