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Tiken Jah Fakoly : « L’Afrique pollue moins, et pourtant elle est victime »

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Avec 25 ans de carrière, quatre disques d’or et son onzième album Le monde est chaud tout juste sorti, le reggaeman Tiken Jah Fakoly réchauffe de ses vibes ivoiriennes la scène du festival Couleur Café. En interview pour Cafébabel, l’artiste revient sur son engagement pour le climat.

Vous avez choisi de revenir à Abidjan pour votre nouvel album, après 20 ans sans y avoir enregistré. Que symbolise ce retour pour vous ?

Revenir à Abidjan, c’est vraiment le retour à la source, pour retrouver les sons que je faisais au début de ma carrière. En 2007, j’ai décidé de travailler en anglais pour vraiment ouvrir ma musique, pour que quelqu’un qui n’écoute pas du reggae puisse avoir accès au message. Et alors j’ai eu quelques critiques des fans qui disaient « on a l’impression que le son a changé, que tu t’éloignes du début ». J’ai quand même pris en compte cette critique, et j’ai voulu retourner enregistrer à Abidjan après 20 ans, avec des musiciens ivoiriens, dans un studio ivoirien pour retrouver ce son typique africain. Ce qui fait la particularité de notre reggae, ce sont les instruments traditionnels. On ne peut pas mieux faire le reggae que les Jamaïcains, mais on peut prouver que les Jamaïcains sont venus d’Afrique.

Dans votre nouvel album Le monde est chaud, vous chantez beaucoup dans la langue ivoirienne, le dioula. Qu’est-ce que ça change pour vous de chanter en français ou en dioula ?

Quand je fais une chanson en français, c’est parce que l’inspiration vient en français. Quand effectivement il s’agit de sujets qui concernent la politique internationale, c’est important que cela soit en français ou en anglais. Mais quand ce sont des sujets de société qui doivent sensibiliser les gens en Afrique, quelques fois ça ne sert à rien de les faire en français. Par exemple, mon morceau « Ayebada » est sur les mariages forcés. En Afrique, il y en a encore beaucoup, pas comme en Europe. Donc je crois qu’un sujet comme celui-ci, il faut le chanter forcément en dioula, pour que ces gens qui pratiquent le mariage forcé puissent l’entendre.

Dans vos textes, quelle est la revendication la plus forte aujourd’hui ?

Aujourd’hui, c’est l’écologie. Parce que le monde a chaud, le monde est chaud, parce que les dirigeants ont du mal à prendre et appliquer des décisions pour que le monde ait moins chaud. Je pense que tout le monde doit se mobiliser si on a envie de laisser une planète propre à nos enfants. Si on veut vivre dans un monde meilleur. C’est pourquoi j’ai consacré deux titres de cet album à l’écologie.

Est-ce qu’en parlant de justice climatique, on parle aussi de justice sociale ?

Je pense que forcément il faut parler de justice, même par rapport à l'Afrique. L’Afrique pollue moins, et pourtant elle est victime. Et s’il y a une injustice, il faut une mobilisation.

Et les jeunes ? Les mobilisations européennes pour le climat ?

Les jeunes sont la nouvelle classe dirigeante de demain. Les étudiants, les lycéens mobilisés, tout ça donne de l’espoir parce que si la jeunesse se mobilise ça veut dire qu’ils vont mieux se comporter que nous, et donc la planète va se porter mieux. Ce sont les jeunes qui ont raison. Ils doivent continuer à résister, à manifester, à faire bouger les lignes. Je pense que c’est à travers ces mobilisations que les politiques vont se bouger.

Et la musique peut faire changer les choses ?

Oui, car la musique éveille les consciences. Éveiller, et pas réveiller. Il y a des choses qu’on ne peut pas accepter et la musique contribue à cet éveil des consciences révoltées. Le reggae, c’est la musique du peuple. C’est la musique qui touche à des sujets que les autres musiques n’abordent pas forcément. C’est une musique sacrée.

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Tiken Jah Fakoly au festival Couleur Café © Leen Van Laethem

Dans votre dernier album, vous chantez avec Soprano et vous avez co-écrit une chanson avec Gaël Faye. La relève est assurée ?

Le thème de l’écologie est tellement important que j’ai voulu appeler un artiste qui peut aller où moi je ne peux pas arriver. Il y a des gens qui écoutent Soprano mais qui ne m'écoutent pas. Et Gaël Faye fait partie des nouvelles écritures. J’avais envie de travailler avec eux pour porter le combat un peu plus loin.

Est-ce que le projet Radio Libre Fakoly s’insère dans cette démarche de vouloir responsabiliser davantage les jeunes ?

Je l’ai fait pour apporter ma contribution au développement de la culture en Côte d’Ivoire. Et j’ai aussi ouvert une bibliothèque pour que les gens puissent venir s’informer sur la culture du reggae et sur le panafricanisme.

Dans vos textes, l'idée du panafricanisme est très présente. Pourquoi ?

Pour moi c’est fondamental, car aucun pays africain ne s’en sortira tout seul. Les États-Unis sont puissants, ce sont plusieurs États ensembles. L’Union européenne aussi l’a compris. Il faut que les Africains sachent qu’il n’y a que les États-Unis d’Afrique qui pourront s’imposer dans ce monde, qu’on peut comparer aujourd’hui à une jungle. Pour que l’Afrique puisse se défendre dans cette jungle, il faut qu’elle soit puissante. Et pour qu’elle soit puissante, il faut qu’elle parle d’une seule voix. C’est ça qui va nous permettre de sortir du sous-développement. Du manque de respect. Parce que nous ne sommes pas respectés. Quand on bombarde la Libye, on ne demande pas l’avis de l’Afrique. On demande au Conseil de sécurité de l’ONU.

Que pensez-vous de la position européenne en matière d’immigration ? Est-ce que ce ne serait pas plutôt « Fermez » que « Ouvrez les frontières » ?

Je pense qu’il va falloir qu’on trouve la solution pour que la jeunesse puisse rester en Afrique. Et pour ça, il faut que les dirigeants européens soutiennent la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption. La solution ce n’est pas de monter des murs, de mettre des barrages. J’ai chanté « Ouvrez les frontières » pour dénoncer l’injustice : les Européens viennent quand ils veulent en Afrique, font ce qu’ils veulent, prennent ce qu’ils veulent et restent s'ils le veulent. Mais les Africains ne peuvent pas faire cela en Europe.

Moi je dis aux gens, si nos ancêtres étaient tous partis, peut être qu’on serait encore esclavagisés. Si nos parents s’étaient tous barrés, peut-être que l’Afrique serait encore colonisée. Mais ils sont restés, ils se sont battus. Et ils ont aboli l’esclavage et la colonisation. Nous devons tout faire pour rester et abolir la corruption, pour faire de l’Afrique un continent de rêve, car la nature nous a tout donné.

« S’il y a une injustice, il faut une mobilisation »

On parle beaucoup en ce moment du retour de Laurent Gbagbo pour les prochaines élections présidentielles ivoiriennes l’année prochaine. Quel est votre avis à ce propos ?

Je pense qu’il devrait se retirer pour éviter de nouvelles tensions. Ses adversaires aussi devraient se retirer, le président Alassane Ouattara et l’ancien président Henri Konan Bédié (Gbagbo, Ouattara et Bédié souhaitent être candidats aux élections présidentielles, ndlr). J’ai proposé aux Ivoiriens de manifester, de demander à ces trois leaders de ne pas se présenter. Évidemment, j’ai été attaqué par des partisans de ces leaders qui estiment qu’ils ont encore de la place.

Dans cet album, vous chantez « Certains disent que Fakoly c’était, ils ont raison »... Est-ce qu’ils ont raison ?

Cette chanson s’appelle « Ngomi », c’est une galette de chez moi dont les deux côtés sont grillés. Ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui et qui étaient avant à l’opposition, quand je chantais, ils m’acclamaient. Maintenant qu’ils sont au pouvoir, ils n’aiment plus mon message, donc je suis grillé des deux côtés !

Ils pensaient que j’étais un militant de leur parti, mais moi je dénonce quand ça ne va pas. Depuis, je fais moins de concerts, même en Côte d’Ivoire, parce que les sponsors ont peur des dirigeants. Donc c’est de moi que je parle dans cette chanson.

Est-ce qu’il y a une différence entre le Fakoly d’il y a 25 ans et celui d’aujourd’hui ?

Oui, la sagesse. Dans mes textes. Et puis sur scène, je saute moins. (rires)

Mais je dirais vraiment la sagesse. Même si j’ignore le poids de la mission, je sais où je vais. Je vais vers le chemin de la sensibilisation des Africains, de l’information au reste du monde sur ce qu’il se passe réellement en Afrique. Il y a un grand boulot à faire, parce que les gens ne connaissent pas vraiment l’Afrique. Nous, on connaît l’Histoire de la Belgique, l’Histoire de la France. Beaucoup pensent que celle de l’Afrique commence par l’esclavage alors qu’avant la colonisation il y avait toute une civilisation en place. Il y a donc un gros boulot pour informer les gens. C’est pourquoi je sais que ma mission est noble.


Photo de couverture : © Jessy Nottola

Propos recueillis par Francesca Festa et Amélie Tagu