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Suisse : dans l'un des plus grands lupanars d'Europe

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À Genève, il y a plus de maisons closes que de pharmacies. Selon la brigade des moeurs, le canton comptait plus de 140 lupanars en décembre 2017. Des femmes affluent de toute l'Europe pour se prostituer légalement. Reportage dans les coulisses du Venusia, le plus grand « sex-center » de Suisse romande.

En ce matin de mars, la rue Rodo est calme. Quelques badauds la traversent, la mine fatiguée et les bras chargés de commissions. Au loin, s'élèvent les cris d'enfants qui jouent dans le préau de l'école Hugo de Senger. Un passant en costard-cravate s'arrête devant l'une des allées. Sur la porte, une discrète pancarte indiquant un nom d'établissement : « Le Venusia ». L'homme semble hésitant à y pénétrer. Après un moment de réflexion, il finit par tourner les talons et disparaît.

Située au centre-ville de Genève, à deux pas d'une école primaire et d'un théâtre de marionnettes, rien ne permet d'imaginer que la rue Rodo abrite non pas une, mais trois maisons closes. Un immeuble en béton, une faible lumière rouge – nous voilà pourtant devant le plus grand sex-center de Suisse romande.

Depuis 2003, ce salon met en avant ses 650m2, ses quinze chambres à thème et son ouverture sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre. Plus de quarante travailleuses du sexe y exercent, dont une majorité de Françaises et de Roumaines. Ce matin, les filles ne sont qu'une dizaine. Officiellement, elles sont des « hôtesses de jour », qui effectuent une tournée de 9h à 21h. Madame Lisa, célèbre patronne, est absente. Et quand le chat n'est pas là, les souris dansent.

Un morceau de rap s'élève de la salle commune. Les filles se préparent pour la journée dans une atmosphère bonne enfant. Des hôtesses troquent leurs habits de ville contre de la lingerie fine et des bas résille, certaines se maquillent, d'autres s'épilent les sourcils ou se lissent les cheveux. Une blonde au visage de poupée déambule nue dans le couloir, à la recherche de sa paire d'escarpins.

Venusia

Une cloche sonore retentit, signe qu'un client est entré dans l'établissement. Accélération du mouvement. Les retardataires se dépêchent d'enfiler une tenue, puis les filles se postent en file indienne dans le vestibule. L'une des hôtesses lance soigneusement à l'attention de ses collègues : « Allez les filles, c'est l'heure de faire la pute ! »

Prostitution légale

En Suisse, la prostitution et le proxénétisme sont légaux et strictement encadrés. La Confédération permet aux citoyennes de l’Union européenne de travailler 90 jours par an sur place, à condition qu'elles se déclarent à la brigade des mœurs, ainsi qu'à l'office de l’administration fiscale et de la migration cantonale. Fin 2017, la brigade des mœurs recensait 11 372 prostitué-e-s dans le canton de Genève. Un grand nombre de travailleuses du sexe exercent dans des maisons closes, que les autorités désignent comme des « salons de massage » : un appartement où sont présentes au moins deux prostituées.

Les contrôles sont stricts : pour l'année 2017, la brigade des mœurs a fermé dix sept salons ne répondant pas aux normes promulguées par la Lprost, loi cantonale sur la prostitution, entrée en vigueur en 2010. Les hôtesses du Venusia sont toutes des travailleuses indépendantes. Elles ont entre dix huit et quarante ans. Afin de pratiquer légalement dans le salon, chaque fille reverse 30% du montant de la prestation sexuelle effectuée, en échange des services rendus – comme par exemple l'occupation de la chambre et le nettoyage du linge.

C'est le cas de Rosa*, une Franco- colombienne de vingt huit ans, qui se prostitue de « manière ponctuelle » depuis quelques années. Titulaire d'un BTS en hôtellerie et management, la jeune femme est employée dans un palace parisien renommé. « J'ai pris deux semaines de vacances pour venir ici, explique Rosa. J'économise l'argent que je gagne au salon pour m'acheter un appartement à Paris ». Les hôtesses qui travaillent au salon peuvent gagner entre 20 et 25 000 francs suisses par mois (entre 18 000 et 22 000 euros, ndlr). L'activité est plus élevée la nuit et les soirs de week-ends. Pendant la journée, les clients sont souvent des pères de famille ou des hommes s'offrant un plaisir avant le travail ou pendant la pause déjeuner.

« La majorité des clients sont respectueux, que ce soit de journée ou de nuit. Mes filles sont beaucoup plus en sécurité ici que sur le trottoir. »

En fin de matinée, le client se fait rare et les filles en profitent pour déjeuner. Avachies sur les canapés de la salle commune, certaines regardent une émission de télé-réalité, d'autres pianotent paresseusement sur leurs écrans. Mesure de sécurité oblige, la maison est équipée de plusieurs caméras. « Il est rare que la situation dégénère, explique Beatrix, l'assistante de gestion de Madame Lisa. La majorité des clients sont respectueux, que ce soit de journée ou de nuit. Et en cas de force majeure, les policiers sont là en deux minutes. Les filles sont beaucoup plus en sécurité ici que sur le trottoir ».

La cloche retentit à nouveau. Un client, la cinquantaine, attend dans le vestibule. L'une des filles le saisit par le bras et l'accompagne dans la salle d'attente, où est affiché « le menu des plaisirs ». De la masturbation au rapport anal, les prestations sexuelles varient de 135 à 600 francs suisses (de 120 à 530 euro, ndlr), selon les suppléments et l'hôtesse demandée. Immédiatement les filles se lèvent et se mettent devant ses yeux. Son choix se porte sur Jenna*, une blonde à l'air fragile. Tandis que les autres hôtesses disparaissent, les termes de la prestation sont conclus : le client opte pour un forfait d'une heure dans la chambre « chalet suisse ».

Venusia
Venusia
Venusia

Derrière les portes verrouillées de la maison close, les clients peuvent assouvir tous leurs fantasmes : chambre japonaise aux estampes délicates, ambiance safari avec peaux de bêtes, jacuzzi, ou encore virée américaine et son lit incrusté à l'arrière d'un pick-up. Le clou du spectacle ? La salle « Donjon », créée sur mesure pour les amateurs de bondage SM : une grande pièce sombre, où trône une imposante table de domination. Cravaches, fouets et perruques sont accrochés aux murs, et des dizaines de sex-toys précieusement gardés dans une armoire vitrée. « Madame Lisa a décidé d'aménager une salle SM à la demande des clients, explique l'une des hôtesses. Cette chambre a un immense succès. »

« Ici, ce sont les femmes qui dominent »

Salomé, Française, travaille au salon depuis un mois. Cette brune solaire a commencé son activité d'escort il y a quelques années pour financer ses études de management aux États-Unis. « J'ai une licence en gestion, un master en management et un diplôme d'hôtesse de l'air, énumère-t-elle fièrement. Actuellement, je passe une licence de droit par correspondance, et d'ailleurs, je profite des heures creuses au Venusia pour réviser ! ». Après le décès de son père et de son oncle, Salomé est retournée vivre en France. Fraîchement diplômée, la jeune femme a cherché un emploi pendant des mois, en vain. « On ne me proposait que des postes minables avec un salaire misérable. Après cinq ans d'études, je me voyais mal trimer pour un travail que je déteste ! ». Elle découvre l'existence du Venusia en tombant sur un reportage diffusé par TF1. La jeune femme quitte tout et déménage à Genève.

Pour Salomé, prostitution rime avec liberté. « On assimile la prostituée à une pauvre chose exploitée. Une sorte de sous femme, dépourvue d'intelligence. Mais si je me prostitue, c'est pour avoir la liberté d'étudier : personne ne m'a forcée à venir ici ! » Elle ajoute : « On a beau être quelqu'un de cultivée, aux yeux de la société on reste une "pute", une moins que rien... ». En parfaite féministe, Salomé se bat contre une vision stéréotypée de la prostitution. Notamment contre l'idée qu'une travailleuse du sexe ne puisse pas ressentir de plaisir, parce qu'elle serait dominée et prisonnière du sexe masculin. «J'adore le sexe. Aujourd'hui, j'ai couché avec deux clients qui m'ont apporté beaucoup de plaisir. La prostitution m'a aidé à prendre confiance en moi. Ici, c'est moi qui domine, pas mes partenaires. Au Venusia, ce sont les femmes qui ont le pouvoir !».

« On a beau être quelqu'un de cultivée, aux yeux de la société on reste une "pute", une moins que rien...»

Bella*, elle, se prostitue ici depuis août 2016. Cette Franco-antillaise de trente deux ans alterne les allers-retours entre Genève et le sud de la France, où elle habite avec sa fille. Suite à la séparation avec le père de son enfant, Bella a rencontré de grave problèmes financiers. « J'enchaînais les boulots sans arriver à joindre les deux bouts. J'étais épuisée, je croulais sous les factures... Et je n'avais pas le temps de m'occuper de ma fille, ce qui est la pire chose au monde pour une mère ! ».

Bella décide de s'inscrire sur un site d'escorting. Elle rencontre un homme plus âgé avec qui elle noue une relation stable. « Je n'ai jamais couché avec lui, précise la jeune femme. Ce qu'il réclamait, c'était une présence féminine : on passait du temps ensemble, je l'accompagnais en voyage ou à des fêtes érotiques et en contrepartie, je recevais une aide financière ». Après quelques mois, l'homme la demande en mariage, mais la jeune femme refuse. « J'ai fini par le quitter. J'avais besoin d'être libre et de ne dépendre de personne. Cette indépendance, je l'ai trouvée au Venusia ».

La prostitution permet à Bella d'avoir du temps pour élever son enfant. « D'un côté il y a la mère, de l'autre la prostituée. L'argent que je gagne en quelques jours au salon me permet d'être sereine pendant des mois. Et cette sécurité financière me donne enfin la possibilité d'être mère à 100%». Le rêve de Bella serait de travailler à domicile dans l'esthétique. « Je suis entrain de suivre une formation. J'économise aussi pour m'acheter un appartement dans le Sud. Travailler chez moi me permettra d'éduquer mon enfant ». Bella racontera-t-elle un jour cet épisode de sa vie à sa fille ? « Oui, car c'est un métier comme un autre pour moi. Je n'ai pas honte et je veux que ma fille soit ouverte d'esprit. Est-ce que mon métier fait de moi une mauvaise personne, une mauvaise mère ? Je crois que c'est le contraire. Car si je suis ici c'est avant tout pour offrir une vie décente à ma fille, et m'assurer qu'elle ne manque de rien ». Au moment de l'entrée d'un nouveau client dans l'établissement, la parade recommence. Bella coupe court à l'entretien et part rejoindre les autres filles.

Venusia

« Certaines se détruisent à petit feu »

À partir de minuit, l'activité s'intensifie : la sonnette retentit toutes les cinq minutes. Les hôtesses sont plus nombreuses. « Lisa a fait venir beaucoup de filles à cause du salon de l'automobile, qui attire la clientèle étrangère », explique l'une d'elles. En effet, la majorité des clients ce soir parlent l'italien. Deux hommes fument un cigare dans la salle lounge. « On est venu pour le salon de l'automobile et surtout pour le salon érotique, lance l'un deux avec un sourire goguenard. Même en Italie, on connaît le Venusia ! ». Mais le salon n'attire pas que les mâles en quête de plaisir. Vers une heure du matin, une femme apparaît accompagnée de deux hommes. Agacement de certaines hôtesses. « Ah non, moi j'aime pas les femmes », murmure une fille à l'une de ses collègues. Les trois clients la choisissent pourtant. Professionnelle et souriante, la jeune femme prend la cliente et monte.

Les filles accueillent les chalands à un rythme effréné. Certaines hôtesses sont choisies à chaque fois. Rosa se pose deux minutes le temps de souffler un peu et se remaquiller. « C'est plus dur de travailler en soirée, confie la belle de nuit. Nous sommes une vingtaine de femmes qui venons toutes de cultures, de langues et de religions différentes... Il y a de la rivalité, c'est parfois difficile à vivre ! ». La jeune femme avoue avoir de la peine pour certaines des hôtesses présentes qui n'ont pas d'autres plans futurs que celui de la prostitution. «Il faut avoir un but si on veut exercer ce métier. C'est dur de côtoyer des filles qui n'ont ni projet, ni travail à côté du salon. Elles se détruisent à petit feu.»

Si la drogue est interdite dans l'établissement, difficile d'en contrôler sa consommation. « Madame Lisa est très stricte à ce sujet, précise Rosa. Malheureusement, c'est impossible de fouiller chaque client. Ce sont eux qui proposent de la drogue aux filles une fois arrivés dans les chambres. Si l'une d'entre nous se fait pincer, c'est le renvoi immédiat ». Les premiers signes de fatigue commencent à se faire sentir. Il faudra pourtant tenir. La majorité des hôtesses finissent à 8h du matin. Dans l'ombre de la nuit genevoise, des centaines de prostituées attendent que le jour se lève. Au petit matin, elles troqueront leurs escarpins pour une paire de basket confortable, leurs guêpières contre des habits de ville. Ce sont aussi des mères aimantes, des étudiantes zélées et des étrangères de passage. Habillées banalement, elles ressemblent à n'importe quelle jeune femme croisée dans la Cité de Calvin.


Cet article a été initialement publié sur une adresse personnelle de l'autrice

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