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Scene City casse le mur culturel européen à coups d'électro

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Le projet musical Scene city fait le pont entre onze villes européennes, parmi lesquelles Tbilissi en Géorgie, Lisbonne au Portugal, Bordeaux en France et Kyiv en Ukraine. Laurent Bigarella est son co-fondateur. Son but est de réorienter la lumière vers des scènes riches qui bougent dans l'ombre. Il nous raconte son engagement : faire de Scene city le projecteur des musiques électroniques européennes.

Après avoir vécu en Pologne et animé l’émission sur Culture Cause Commune de janvier 2002 à juin 2006, Brice Couturier, dans une chronique du Tour du monde des idées sur France Culture mentionne un écart culturel prégnant entre l'Europe de l'Ouest et de l'Est. « Cet écart, il a pour principale cause l’incroyable ignorance de l’Europe occidentale envers la culture de l’Europe centrale – ignorance qui n’est nullement réciproque », dit-il. « Nous sommes informés presque en temps réel de tout ce qui s’écrit en Amérique du Nord. Mais notre manque de curiosité envers ce qui se pense et s’écrit en Pologne, Hongrie, Tchéquie, Roumanie, Ukraine, Lituanie ou Slovénie est impressionnant ».

Pour Laurent Bigarella, l’une des façons de construire un pont entre l’Est et l’Ouest du continent, c'est via la culture et le projet Scene city, qui associe artistes et talents de onze différentes villes sur le territoire européen. Interview.

Anne Billoët : Est-ce que tu peux me raconter à quel moment tes associés et toi avez pensé à lancer Scene city?

Laurent Bigarella : Le projet est né officiellement en 2019. On a choisi dix villes, dix projets et surtout on a lancé un événement qui a eu lieu le 7 septembre 2019 à Bordeaux, « Vivre de l'art ». On l’avait conçu autour de la scène électronique de Tbilissi (Géorgie), qui est une des villes couvertes par le projet. Les autres sont Lisbonne, Bristol, Bordeaux, Lyon, Leipzig, Belgrade, Vilnius, Moscou et Kyiv. Le projet Scene city est porté par un magazine en ligne qui s'appelle Le Type, qui lui existe depuis 2011. Ce média documente ce qu’il se passe sur le plan artistique à Bordeaux, en faisant le portrait de celleux qui l’animent : artistes, acteur•ices du secteur, organisateur•ices de festivals, médias…

On a un but, celui de promouvoir les scènes électroniques émergentes de ces villes européennes.

Avec Scene city, on voulait faire un peu la même chose, mais avec d'autres villes en Europe. C'est là où on s'est dit que ce serait intéressant d'explorer des villes qui ne sont pas forcément très documentées par la plupart des médias mainstream, mais qui pour autant, ont des scènes artistiques ultra intéressantes. C'est de là qu'est partie l'idée d'aller trouver des gens qui sont implantés dans ces villes-là, pour nous aider à repérer des artistes émergents, des DJ, des producteur•ices… Toujours avec un but, celui de promouvoir les scènes électroniques émergentes de ces villes européennes.

L'événement de Scene City à Bordeaux avec des artistes de Tbilissi
L'événement de Scene City à Bordeaux avec des artistes de Tbilissi ©Milena Delorme

A.B. : Quel sont tes liens avec Le Type ?

L.B. : Aujourd'hui, je suis rédacteur-en-chef de ce média en ligne. Il a été fondé par Mélody Thomas et Fen Rakotomalala en 2011, dans le but de promouvoir la vie culturelle locale et régionale. Depuis ses débuts, le projet a pas mal évolué. Il est porté par une association, Kultoural, avec laquelle nous travaillons sur de nombreux projets, comme Le Type, mais aussi Scene city, et plus récemment la revue papier Akki.

A.B. : Pourquoi ce nom, Scene city ?

L.B. : On cherchait un nom qui puisse parler de lui-même. Ce qui nous intéresse ici, c'est la réflexion autour de ce qu'on appelle "les scènes". C'est un concept assez vague et en même temps assez évocateur dès lors qu'on parle de paysage artistique, notamment au niveau local. Il y a une forte dimension locale dans le projet puisque Scene City est porté par un média implanté localement comme Le Type. C’est vraiment cette échelle qui nous intéresse, et on essaye de relier les localités entre elles. Une scène, une ville, Scene city.

A.B. : Et le rapport avec GTA, non ?

L.B. : [rires] Il y a ça qui existe aussi et c'est vrai que ça fait un petit clin d'œil. C'est marrant que ça marche, mais ce n'est pas forcément le but.

Une scène, une ville. Scene city.

A.B. : Pourquoi avoir créé Scene city ?

L.B. : Ça répondait à notre désir, d'une part, de découvrir ce qui se passait dans d'autres villes. On « défriche le terrain » depuis assez longtemps sur le territoire bordelais. On voulait aller voir ce qui se passe dans d'autres territoires, et par la même occasion nous connecter avec d'autres structures qui font la même chose que nous, mais sous différentes formes. On est allés chercher des webradios, des clubs, des labels, des festivals… Depuis qu’on a intégré Riga l’année dernière, on a 11 partenaires parmi lesquels il y a cinq ou six typologies de structures. Il y a quatre webradios. Il y a un club, deux labels, un disquaire. Il y a des promoteur•ices. Il y a un festival... Ce sont des acteurs qui, à travers leurs actions, connaissent parfaitement leur territoire et les acteurs qui le composent. Nous sommes intéressés de voir ce qui se passe sur ces zones et comment ces structures vont documenter, soutenir et promouvoir leurs scènes.

A.B. : Tu es originaire de la région Nouvelle-Aquitaine, tu travailles aujourd’hui à Lyon. Est-ce que tu as déjà senti un regard assez spécial des capitales sur les producteur•ices et les acteur•ices culturel•les des villes secondaires ou tertiaires ?

L.B. : Par rapport à la France, c'est vrai que la plupart des médias étant basés à Paris, ils accordent assez peu de place à ce qu’il se passe ailleurs sur le territoire, par exemple à Bordeaux. Pourtant, il y a ici une scène électronique assez importante, mais celle-ci ne rencontre que peu d’écho médiatique – et c’est la même chose pour Lyon (même si les choses évoluent quand même petit à petit). Dans le projet, il y avait l'envie de valoriser des scènes qui étaient sous-exposées ou peu médiatisées.

Au niveau de l'Europe, dans le projet il y a des villes comme Tbilissi, Kyiv, Moscou, Vilnius, Belgrade et Lisbonne. Ce sont six capitales mais dont les scènes électroniques restent assez méconnues en France. La plupart des médias occidentaux qui parlent de musiques électroniques s’intéressent davantage à l’Angleterre, les États-Unis, l’Allemagne...

Dans le projet, il y avait l'envie de valoriser des scènes qui sont sous-exposées ou peu médiatisées.

Mais ce qui se passe en Géorgie ou en Ukraine, on n’en parle quasiment jamais. Alors que pourtant, pour avoir eu la chance de me rendre récemment à Kyiv pour le média We are Europe et pour Trax, c’est une scène extrêmement riche et passionnante. Avec Scene city, il y avait une volonté, à notre modeste échelle, d’œuvrer à une forme de rééquilibrage d'exposition de ces scènes.

Et ça vaut pour la France. Mais ça vaut aussi pour les grandes plateformes comme Resident Advisor qui documentent assez peu ce qui se passe en Europe de l'Est. D'ailleurs, il y a des études qui avaient été faites, comme celle d’ORAMICS (un collectif polonais) qui avait montré que ces grands médias ont un biais dans leur traitement de l'actualité des musiques électroniques. On y retrouve en effet une sur-représentation d'artistes occidentaux•ales, notamment dans leurs classements annuels des meilleurs mixes et meilleurs albums.

La question se pose aussi concernant la petite représentation dans ces classement des producteur•ices ou DJs de pays d'Afrique comme l'Ouganda ou l'Afrique du Sud, qui pourtant sont des pays remplis d'artistes hyper intéressant•es.

A.B. : Quels sont les critères d'une ville pour être éligible à Scene city ?

L.B. : A partir du moment où une ville présente un "terreau fertile" pour la création électronique émergente, ça peut fonctionner. Par exemple, à la base, il y avait 10 villes dans le projet, Lisbonne, Bristol, Bordeaux, Lyon, Leipzig, Belgrade, Tbilissi, Vilnius, Moscou et Kyiv. On a été contactés fin 2020 par un collectif de Riga. Il voulait faire figurer la ville sur la plateforme. Après quelques échange, on a décidé d’intégrer la ville dans le projet.

A.B. : Est-ce que tu peux me parler un peu de l’ambiance de Kyiv, en Ukraine, que tu as été visiter récemment ?

L.B. : J'y allais pour les 2 ans d'un club, pour le média We are Europe et pour Trax. Ce qui le désigne, c'est le signe mathématique du E barré à l'envers, qui signifie littéralement : n'existe pas. C'est le symbole de la négation de l'existence. Ce club cristallise une bonne partie de ce qui se passe de plus intéressant sur la scène électronique de Kyiv en ce moment.

L'extérieur du club ©Yana Franz
L'extérieur du club ©Yana Franz>

C'est une scène musicale dont a on a pas mal entendu parler dans certains médias, notamment après la révolution de Maïdan en 2014. On parlait alors d’une forme de renouveau de cette scène, avec des acteurs comme CXEMA qui ont mis en place des événements assez visibles à l'international. Boiler Room était venu faire un événement là-bas, ce qui a mis un gros coup de projecteur sur la scène ukrainienne. En revanche, c'est aussi devenu le moment où la presse, notamment occidentale (et française même), en parlait avec cette expression terriblement réductrice de « Nouveau Berlin ».

Il y a beaucoup d'acteur•ices et d'artistes qui sont très mobilisé•es à Kyiv pour y développer la scène électronique. On y trouve énormément de très bon•nes producteur•ices et de très bon•nes DJs. On y ressent une effervescence, notamment sur le dancefloor.

Ce qu'il faut savoir aussi, c'est qu’en Ukraine, le contexte politique et social est bien différent de ce qu’on connaît en France. Par exemple, le soir où j'étais dans ce club-là, il y a des manifestants anti-clubs, anti-drogue, anti-communauté LGBTQIA+… qui militaient devant le club en criant des slogans anti-gay, anti-lesbiennes ou anti-trans.

On parle beaucoup de "safe space" en France aujourd'hui, et tant mieux ; là-bas, le concept prend tout son sens quand on voit le rôle de lieu refuge que joue le club. Ça se ressent immédiatement sur le dancefloor, c'est vraiment intense. Les habitants qui y vont ont par ailleurs énormément d’appétence pour les DJs de la scène locale. Il y a presque moins de gens devant les gros guests que devant les locaux, comme me le racontait l'artiste Voin Oruwu. Ils sont vraiment adorés et c'est très intéressant. Qui plus est, toujours à propos du même club, ils font preuve d'un professionnalisme vraiment très, très fort. À l'entrée il y avait un système de test gratuit et obligatoire pour tout le monde, quel que soit le schéma vaccinal des clubbeur•euses.

Le tract du Takeover du label Standard Deviation
Le tract du Takeover du label Standard Deviation>

Ils ont aussi développé un label qui s'appelle Standard Deviation qui, justement, travaille à créer des connexions entre la scène de Kyiv et la scène internationale. Par exemple, ils ont récemment fait une compilation avec la moitié d'artistes locaux et l'autre moitié d'artistes internationaux. Ils éditorialisent aussi les saisons du club ; à peu près tous les six mois, ils annoncent un thème, qui va donner la couleur artistique et la vision éditoriale du projet. Par exemple, sur les six mois qui viennent de passer, c'était « Stimulation Zone ». Ce thème, en éditorial, donne lieu à du contenu avec des interviews sur les questions sexuelles, etc.

Iels éditent aussi des tracts de prévention sur les questions de consommation de stupéfiants, sur le consentement, disponibles en anglais, mais évidemment aussi en ukrainien. C'est un projet global très intelligent.

A.B. : Comment se passe le partenariat avec Scene city ?

L.B. : Quand on a choisi les dix villes initiales, on avait ciblé des acteurs avec lesquels on pouvait s'associer pour qu'ils nous aident à repérer des artistes locaux. C’est assez simple. Très concrètement Scene city c'est une résidence, tous les deux mois, sur la webradio géorgienne Mutant Radio sur laquelle on va inviter des artistes, des DJ à enregistrer des mix.. Évidemment, il s'agit des artistes d'une des onze villes. L'idée de cette résidence est d'inviter les artistes à composer leur mixes uniquement avec des morceaux de producteur•ices de leur ville. Le premier épisode était autour de Lisbonne, avec Phoebe de Radio Quantica, le deuxième avec André pour Leipzig, et le prochain sort début mars ! Avant ça, nous avions une résidence sur la webradio de Bristol, Noods Radio.

Après on a une résidence sur Ola radio, la webradio de Marseille où là, on on parle des scènes locales représentées dans le projet sous forme de talks. Le dernier épisode était consacré à Kyiv. On fait aussi ce qu'on appelle des premières, c'est à dire qu'on sort des morceaux en avant-première sur notre SoundCloud d'artistes producteur•ices des villes qu'on couvre.

Les membres de Scene City parlent avec l'équipe d'Ola Radio
Les membres de Scene City parlent avec l'équipe d'Ola Radio>

Et on fait également des événements pour faire un focus sur une ville. Le premier qu'on ait fait, c'était à Bordeaux, autour de la scène électronique de Tbilissi, en Géorgie. On avait deux DJ de là-bas, on avait aussi invité une cheffe géorgienne pour qu'elle fasse découvrir la gastronomie géorgienne au public bordelais. On avait invité aussi une photographe bordelaise qui était partie en Géorgie et qui a fait une exposition sur son voyage.

On avait aussi fait un talk en direct avec Ola radio, justement, pour parler de la Géorgie, de Tbilissi

Plus récemment, on a fait un événement à Lyon sur la scène de Bordeaux, où on a invité trois artistes de Bordeaux à jouer.

A.B. : Quelles sont les prochaines étapes du projet ?

L.B. : Nous voudrions nous tourner vers plus d'événementiel et consolider le projet. On a des projets qui vont se faire en 2022, notamment deux événements entre Bordeaux et Lisbonne, dans le cadre de saison croisée France-Portugal portée par l'Institut français.On a déposé un dossier qui a été accepté. Il y aura un événement à Bordeaux en juin 2022 pour mettre en avant la scène de Lisbonne et un événement à Lisbonne pour mettre en avant la scène de Bordeaux, en juillet.

Story by

Anne Billoët

French journalism student, Anne loves music (a world without disco, Hamza and the Red Hot Chili Peppers can not exist), feminism and what's hot and crazy in this world. She really doesn't understand the fear of change and the hate born of comparison.