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Paix à Chypre : la guerre des mots

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À Chypre, la paix pourrait passer entre autres par les mots. Dans ce pays divisé en deux suite à l’invasion turque de 1974, les termes relatifs au conflit sont également facteurs de discorde. Pourtant, l’apparition d’un outil de communication censé adoucir les tensions, est critiquée par beaucoup de journalistes.

Désormais à Chypre, les journalistes peuvent remplacer, s’ils le souhaitent, l’expression « armée occupante » par « armée turque ». Le terme initial à connotation plutôt négative, fait référence à l’armée turque qui occupe près de 40% du territoire de l’île, suite à l’invasion de 1974. Apaisement pour certains, mensonge pour d’autres, cette alternative proposée par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) a provoqué un véritable tollé au sein de la communauté des journalistes Chypriotes grecs.

Une brochure pour la paix

« Nous avons décidé de créer un lexique qui contient des mots ou des phrases qui dérangent une communauté, pour tenter d’expliquer pourquoi telle expression est une insulte, et ainsi discuter entre nous et proposer une alternative » explique Maria Siakalli, en sirotant son café à la Home for cooperation (Maison pour la coopération ). Jeune Chypriote grecque de 38 ans, turcologue et activiste pour la paix, elle fait partie des quatre membres qui ont appuyé le projet du lexique bicommunautaire destiné aux journalistes. Maria fréquente souvent ce lieu placé à un endroit emblématique. Situé dans la zone tampon maintenue par l’ONU à Nicosie, l’établissement organise des événements interculturels. C’est aussi ici que des réunions sont organisées avec des Chypriotes turcs pour discuter de la situation du pays.

« Ce glossaire est un outil de discussion sur l’île pour ceux qui sont intéressés à essayer de promouvoir un journalisme qui appuie la vision de la réunification future de l’île. »

Harlem Désir, représentant pour la liberté des médias de l’OSCE.

Dans le cadre du projet « Cyprus Dialogue », le représentant pour la liberté des médias de l’OSCE, Harlem Désir a présenté à Nicosie en juillet dernier le très controversé lexique commun pour les journalistes Chypriotes grecs et Chypriotes turcs. « Ce glossaire est un outil de discussion sur l’île, en particulier pour ceux qui sont intéressés à essayer de promouvoir un journalisme qui appuie la vision de la réunification future de l’île », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse en juillet. Avant même la publication de ce glossaire, la polémique avait éclaté et fait les grands titres de la presse chypriote. Les journalistes réfractaires continuent eux, à se mobiliser.

La brochure contient 56 mots publiés en anglais, en grec, et en turc. Son titre, traduit lui aussi dans les trois langues : « Words that matter : A glossary for journalism in Cyprus ». Cette initiative bicommunautaire a été portée conjointement par deux Chypriotes grecs ainsi que deux Chypriotes turcs. « Premièrement, nous avons identifié les mots-clés potentiels utilisés dans les médias chypriotes à la fois turcs et grecs, dressé une liste puis discuté des alternatives. Nous avons mis de côté nos identités [respectives], et réfléchi en tant que Chypriotes », explique Esra Aygin, journaliste Chypriote turque.

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Parce que la guerre de 1974 a fait des morts et que de nombreux réfugiés côté grec ont perdu leurs biens, le poids et l’impact des mots n’est évidemment pas le même pour les deux communautés. La guerre a été vécue comme une libération pour les Chypriotes turcs et comme un asservissement pour les Chypriotes grecs. Une célébration pour les uns, un deuil pour les autres. Ainsi, pour désigner l'opération de l'occupation militaire turque à Chypre en 1974, le lexique propose comme alternative au mot fort et symbolique « Attila », le terme « Armée turque ». Pour les Chypriotes grecs, ce terme se réfère aux troupes turques stationnées à Chypre occupant une partie de l’île. Au contraire de l’autre côté, on considère l’armée turque comme salvatrice après que des heurts entre les deux communautés ont éclaté de 1963 à 1974. Quant au mot « invasion », porteur également d'une certaine image, aucune alternative n’a été trouvée.

Une pseudo entente

Le nord de Chypre a beau s’être autoproclamé en 1983, il n'est pas reconnu internationalement. Le reste de l'île utilise en général des guillemets, ou le mot « pseudo » avant les appellations « officielles ». Par exemple « le pseudo-ministre des Affaires étrangères Chypriote turc ». Offensés, les Chypriotes turcs considèrent qu’ils ont été obligés d’établir leurs propres structures administratives, puisque la constitution de la République de Chypre ne s’appliquait pas à leur territoire. Pour Maria, turcologue, c’est en cela que le glossaire vise à aider les journalistes, pour une utilisation d’un langage le moins offensant possible. « Nous avons relevé les mots "invasion" et "occupation" mais cela ne signifiait pas qu’on voulait supprimer ou réduire leur importance. On devait les inclure à partir du moment où ils dérangent une partie d’une communauté » ajoute-t-elle.

Des glossaires similaires ont vu le jour ailleurs, notamment autour du conflit israélo-palestinien. Dans un pays comme Chypre marqué par la guerre, l’invasion, l’occupation et la division, la presse a-t-elle un rôle dans la construction de la paix ? Comment produire de l’information en toute objectivité, en restant professionnel et éthique, sans contraintes ? L’initiative de l’OSCE renvoie au concept de « Peace journalism » dont l’initiateur est Johan Galtung, sociologue et fondateur de la discipline des études de la paix et de conflit. Concrètement, il s’oppose au « journalisme de guerre », est plus tourné vers l’empathie, les émotions, et privilégie les initiatives de paix. Pourtant, il ne fait encore pas l’unanimité dans le monde du journalisme.

Pour Esra Aygin, Chypriote turque, les journalistes devraient être conscients que chaque histoire a au moins deux côtés, qu'aucune douleur n'est plus grande que l'autre. « Les journalistes devraient se concentrer sur des histoires humaines et non pas sur des déclarations officielles, explique-t-elle. Traditionnellement, les médias (chypriotes turcs ndlr) de droite critiquent le glossaire bien sûr, mais il y a aussi de nombreuses critiques positives à son sujet » raconte-t-elle avant d’ajouter quelques mots sur la situation du journalisme au nord. « Bien que la partie nord de Chypre soit une sous-administration de la Turquie et que les journalistes ressentent - de temps en temps - des pressions, le journalisme dans le nord est encore relativement libre et la plupart des contrôles se font sous forme d'autocensure ». La journaliste confie notamment son sentiment d’impuissance face à la polémique.

Des blessures encore trop vives

Selon l’OSCE, le glossaire n’a pas vocation à être imposé mais peut servir d’outil. Chaque journaliste est libre de l’utiliser ou non. Bien accueilli par quelques journalistes, notamment au sein du quotidien pro-réunification Politis, beaucoup de journalistes Chypriotes grecs y sont en revanche réticents. De son côté, le conseil d'administration de l'Union des rédacteurs de Chypre, a annoncé qu'il n'avait pas adopté le glossaire et a qualifié l'initiative de l'OSCE d'inappropriée. En cause notamment, une pétition signée par un grand nombre de journalistes. Depuis son appartement à Nicosie, Tonia Stavrinou journaliste Chypriote grecque pour le grand quotidien Phileleftheros, s’inquiète de l’ampleur de la circulation du glossaire dans les ambassades et autres organisations internationales. Elle s’est empressée d’envoyer des mails aux associations internationales de journalistes, aux agences de presse, ainsi qu’aux médias internationaux. Elle a rassemblé 238 signatures de journalistes qui appellent l’OSCE à abandonner le projet.

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Tonia Stavrinou déplore le manque d’expertise et qualifie l’initiative d’expérimentation. « Parmi les quatre membres, une seule est journaliste», s’insurge-t-elle. Pour elle, cette brochure est un instrument de censure et touche la liberté d’expression. « La République de Chypre se livre à un combat sur la scène internationale pour déclarer que le problème Chypriote est une question d’occupation et d’invasion ». Pour Tonia, l’arrivée massive des colons turcs pour combler le vide du territoire est « un crime de guerre internationalement reconnu ». C’est pourquoi elle considère que proposer l’expression « réfugiés turcs » est en soi, une distorsion des faits historiques. « Non seulement c’est changer le mot mais c’est aussi changer leur statut », s’offusque-t-elle. Elle regrette notamment le fait qu’aucun journaliste n’a été consulté ou a participé au projet, qu’il a été préparé à huis clos, et que le lexique divise la communauté des journalistes.

« Les journalistes devraient se concentrer sur des histoires humaines et non pas sur des déclarations officielles. »

Esra Aygin, journaliste Chypriote turque.

Pour Petra Argirou, directrice du grand groupe de presse SigmaLive, « dans aucun régime démocratique la liberté d'expression et de parole ne se dicte ni se tronque. C'est un droit humain fondamental qui est protégé ». Alors comment les journalistes des deux côtés peuvent-ils contribuer à la compréhension des deux communautés ? « _Ce n'est pas un problème avec nos compatriotes chypriotes turcs. Le problème de la conciliation résulte en fait, de l'intransigeance de la Turquie et de sa réticence à reconnaître l'invasion militaire de Chypre, l'occupation illégale de 37% du territoire de la République de Chypre, les crimes de guerre, le déplacement violent de dizaines de milliers de personnes, l'existence de personnes disparues ainsi que des personnes piégées dans leur patrie. »

Avec cette initiative, l’OSCE s’est aventurée sur un terrain glissant, car en plus de la question de l’État de droit, on parle ici d’invasion et d’occupation d’un pays. Les résolutions de l’ONU à ce sujet, ne viennent que renforcer le sentiment de légitimité des opposants au glossaire. Mais malgré les voix dissonantes, les quatre membres entendent bien continuer de promouvoir cette initiative, en coopération avec l’OSCE. La publication de ce glossaire et la polémique qui s’en suit montrent que la situation à Chypre est toujours figée. Et finalement, proposer un outil censé apaiser les relations semble plutôt raviver les tensions sur l’île.


Photo de couverture : (cc)Cédric Duménil/Flickr

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