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Le baptême pas très catholique des étudiants belges

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En Belgique, les Cercles facultaires ont pour tradition de baptiser, en chaque début d’année, leurs nouveaux membres. Et pour passer ce rite d’intégration typique du folklore belge, mieux vaut avoir l’estomac bien accroché.

Sur le campus d'une université belge, un soir d’activité, des groupes de jeunes vêtus de toges unicolores usées et de casquettes encadrent un autre groupe, plus nombreux, d’étudiants en t-shirt-jean. Ces derniers se tiennent droits, regards vers le sol. « Un bleu ça baisse la tête, ça dit “Madame ou Monsieur le comitard de baptême”, ça parle que quand il est autorisé à parler. » Jeanne* se souvient de son baptême, il y a cinq ans. Depuis, elle est devenue « comitarde ». Surnom de celles et ceux, en toges, qui organisent les baptêmes. Les « bleus » à sa merci sont les futurs baptisés, qui devront valider une série d’activités pendant près de deux mois avant de se voir couronnés de la « penne », casquette des baptisés.

Enfermé.es pendant trois semaines dans un hangar où vous devrez payer repas et douche en cul-sec de bières. On pourrait y voir le mauvais scénario d’une télé-réalité mais ici en Belgique, cela ne surprend pas tellement. Le Plat-pays conserve depuis des siècles un folklore affirmé, totalement intégré dans sa culture, dont le baptême estudiantin constitue justement l’un des symboles forts : un rite d’accueil et d’entrée à l’Université que les plus « bleus » des étudiants choisissent de passer. « On essaye d'éveiller l’esprit du jeune arrivant, explique Jeanne. On leur apprend à penser par eux-mêmes, justement en les mettant à l’épreuve. » Un jeu de rôles ambiance Full metal jacket.

Sir yes Sir

À 22 ans, Vincent vient de valider son bachelier en Droit à l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Cette troisième année d’étude marque aussi pour lui une autre consécration : l’année où il a finalement été baptisé. « J’avais déjà commencé le baptême quand j’étais en première année et j’avais arrêté après la cinquième activité, donc quasiment à la moitié, se souvient-il. Sur le moment j’ai peut-être eu peur que ce soit trop pour moi, par rapport aux études. »

Devenir baptisé ne se fait pas aussi vite qu’un signe de croix. Les bleus doivent prouver leur motivation et leur dévouement au Cercle de leur faculté en passant avec succès une série de dix activités. Pas des plus anodines. C’est ainsi, par exemple, que certains iront prendre un bain de sang, se mettront en scène avec des cadavres d’animaux, ou bien se feront tondre les cheveux à genoux un soir d’automne. Pour ne pas trop en dévoiler, le secret baptismal est très bien gardé au sein des Cercles. Il est difficile, voire impossible d’obtenir des détails sur le déroulement d’une activité.

« On sait que ça va être comme ça, et dès le départ on a la couleur »

Deux fois par semaine, après les cours, entre 18 et 23 heures, les comitards rassemblent leurs bleus pour le déroulé des « acti », qui montent en intensité au fur et à mesure du baptême. « Il y a des choses qui sont un peu plus hard que d’autres. Mais on sait que ça va être comme ça, et dès le départ on a la couleur », explique Vincent. Ils se déplacent sur le campus en rang d’oignons, entamant parfois d’une voix unie les chants respectifs de leur Cercle. D’office, la répartition des rôles est claire : les bleus sont aux ordres de leurs togés. « C’est notre rôle d’être un peu autoritaire, c’est un jeu, explique Jeanne. Pendant la bleusaille on n’est pas là pour être leur ami. C’est pas nos potes, c’est nos bleus. »

Lors d'une nouvelle activité de baptême, Vincent et ses co-bleus sont priés par leurs comitards de gober un poisson, cru. « Je suis allergique au poisson donc je ne l’ai pas mangé à cette activité-là ! », s’amuse Vincent, qui précise l’adage en période de bleusaille : « On vit baptême, on dort baptême, on mange baptême ». En accompagnement du poisson, les croquettes pour chiens sont fréquemment inscrites au menu des Bleus.

Ces derniers acceptent les règles avec « amusement », comme Vincent : « Quand je l’ai vécu en première je voyais ce côté intimidant des comitards. Mais avec le recul, cette année je l’ai vraiment vécu comme un jeu de rôles, donc c’était marrant. » Il lui a fallu plusieurs mois de réflexion avant de se lancer une deuxième fois dans le baptême. C’est poussé par une amie qu’il s’est finalement décidé. « J’ai réfléchi un peu tout l’été, d’autant plus que les comitards de mon année sont ceux avec qui j’avais commencé mon baptême en première. Donc c’était un peu choisir de me faire gueuler dessus par des gens qui étaient en fait avec moi dans l’auditoire et aussi mes amis », raconte-il.

Dérapages non contrôlés

Du baptême, Vincent, jeune homme propre sur lui et au franc parler, n’hésite pas à dire qu’il en retire de la fierté. Jeanne également : « On teste un peu ses limites pendant les activités de baptême, et j’ai vu jusqu’où je pouvais aller, ce qui me faisait peur, ce qui me gênait moins. J’ai aussi appris à m’affirmer vraiment dans le sens de dire “Non, ça c’est pas pour moi" ». La plupart des bleus sont satisfaits de leur choix. Ce rituel bien admis cohabite toutefois avec un risque non négligeable d’accidents et d’abus en tous genres.

Pas plus tard que cette année, les autorités de l’Université Catholique de Louvain (UCLouvain) ont décidé de fermer le Cercle de la « Maison des Athlètes Francophones ». Cette décision fut prise suite « à des constats avérés de traitements dégradants, de violences physiques et morales et d'attentats à la pudeur lors des baptêmes », selon un mail de la faculté des Sciences de la motricité rapporté par la RTBF. Le vice-recteur aux affaires étudiantes de l’UCLouvain Didier Lambert rapportait ensuite à la presse des constats de coups ou de gifles.

« C’est pas nos potes, c’est nos bleus »

Au sein de l’ULB, la volonté de conserver ce rite folklorique et qu’il se déroule sans encombres est palpable. Son vice-recteur aux affaires étudiantes, Alain Levêque l'affirme : « Il y a une relation étroite entre les représentants des cercles étudiants (l’Association des cercles étudiants, ACE, ndlr) et l’équipe du vice-rectorat, pour les aider à ce que ce folklore puisse se faire dans les meilleures conditions possibles. » Pour cela, l’ULB a établi depuis une dizaine d’années une « charte folklorique », signée par tous les Cercles et délégués de Cercle qu’elle abrite. À l’ULB, sur les 30 000 étudiants inscrits, 10% sont baptisés. L’ACE constate d'ailleurs un véritable « boom » de bleus depuis plusieurs années, qui pourrait s'expliquer par l'instauration de la charte.

Mais le baptême n’est pas toujours si encadré. Et même s’il l’est, une consommation excessive d’alcool, une perte de contrôle ou une trop grande « passion » du jeu ont plusieurs fois conduit à de graves accidents, y compris mortels. En décembre dernier, l’université KU Leuven regrettait la disparition d’un étudiant de vingt ans, décédé suite à une activité de baptême. Selon les informations rapportées par la presse belge, le jeune homme a été plongé dans le coma suite à l’ingestion d’huile de poisson au sein de son Cercle - un produit à haute teneur en sel. Son décès a été constaté le lendemain. Les autorités de l’Université ont alors fait pression sur les Cercles pour qu’ils signent à leur tour une charte folklorique.

Ce genre d’accident est loin d’être le premier. Depuis quelques années, des mouvements ou pétitions apparaissent sur Internet visant à dénoncer des abus constatés lors de baptêmes. La lettre ouverte aux étudiants d’un parent dont le fils est décédé lors d’une soirée de guindaille en 2013, a par exemple mis en garde sur une consommation excessive d’alcool. Le site internet « Stop aux abus du baptême vétérinaire» créé en 2012, recueille des témoignages anonymes. Le baptême de cette école vétérinaire située à Liège est considéré comme l’un des plus difficiles de la région. Le témoignage d’un parent décrit des « privations de sommeil, réveils forcés et répétés après à peine une heure de repos au sol, privation d’hygiène (interdiction de se laver), pression morale pour boire de la bière (au petit déjeuner et à chaque activité) ». Dans de telles conditions, la pression de groupe peut devenir pesante, et le libre-arbitre qui caractérise cette cérémonie étudiante est parfois remis en cause.

Bizutage vs libre arbitre

Un accident survenu lors d’un baptême de cette même école a été source de tensions juridiques entre la France et la Belgique il y a quelques années. Suite à l'absorption rapide de plusieurs litres d’eau lors d’une activité, une étudiante française était tombée dans le coma en 2013, victime d'un œdème cérébral. Ségolène Royal, alors ministre de l’Enseignement en France, avait envoyé une lettre au Premier Ministre belge, lui demandant d’interdire les baptêmes étudiants en Belgique, les qualifiant de bizutage. Illégal en France, le bizutage se définit comme « le fait pour une personne d'amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants lors de manifestations ou de réunions liées aux milieux scolaire et socio-éducatif. » Les autorités de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont refusé de légiférer, mettant en garde sur un amalgame récurrent.

« C’est vraiment une communion »

Pour Jeanne et Vincent c’est pareil : le baptême, ce n’est pas du bizutage. « Ce n’est pas contraignant, insiste Jeanne. Beaucoup de gens pensent que c’est obligatoire, le baptême. Mais pas du tout. » Lorsqu’il a décidé d’arrêter en milieu de première année, Vincent assure qu’il n’a ressenti « aucune pression » de la part des comitards.

Concernant les accidents qui peuvent survenir, Alain Levêque mentionne une volonté récente de la part de la Fédération Wallonie-Bruxelles de « mettre en place un groupe de travail pour faciliter les échanges de bonnes pratiques au niveau des activités baptismales. »

Une affaire de famille

« Le but des activités est de s’en sortir, mais ensemble. Et ça, ça resserre des liens mais de manière incroyable, » explique Vincent. S’entraider et rester solidaires dans les moments difficiles, voilà le point d’honneur à entretenir cette tradition folklorique.

Comme chez bon nombre de belges, le baptême, c’est une histoire de famille chez Vincent. Ses deux parents ont été comitards de baptême. « Ils étaient donc assez déçus quand je ne l’avais pas fait en première année », plaisante-il. Alors pour son deuxième essai - réussi - ce dernier a décidé de leur garder la surprise. À la fin de la dernière activité, il leur a téléphoné pour leur demander de l’accompagner acheter sa penne. « Et là, ils exultent de joie évidemment, ils étaient super contents. Et mon Papa est venu me voir à mon baptême ! » se souvient-il avec émotion.

Durant la cérémonie qui clôture ces deux mois de guindaille, il est fréquent que la famille soit présente, pour partager ce moment avec le jeune baptisé. « C’est vraiment une communion », explique Vincent. D’ailleurs à la rentrée prochaine, il fera parti des « poils », ces étudiants en toge ouverte qui assistent les bleus en leur donnant de l’eau et des vivres lors de chaque activité. Une once de sympathie nécessaire à l’égard des nouveaux bleus, pour qui le pire reste à venir.

*Le prénom a été modifié


Photo de couverture : © www.manneken-pis.be // Manneken-Pis aux couleurs des étudiants de l’ULB à l’occasion de la fête de la Saint-Verhaegen