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La vague des jeunes, on l'aime et on la raconte

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Une participation augmentée de 14 points, mais un taux qui ne dépasse pas 39% dira-t-on. Mais si les jeunes se manifestaient autrement que par le vote ? En Suède par exemple, les mobilisations pour le climat n'ont pas eu d'effet dans les urnes. On vous raconte, sous forme d'un édito long et passionné, notre sentiment post-élections, à l'échelle européenne.

On nous annonçait l’enfer. Sans le sang, mais avec de la sueur et des larmes. Boudée par les ¾ des citoyens, ces élections européennes allaient connaître un destin aussi austère qu’un plan de relance en 2008. Dans les deux pays transalpins, subsistait à la veille du scrutin l’impression que la campagne n’a jamais démarré, gelée dans les contextes nationaux, la politique politicienne et le manque criard d’informations. En Italie, on s’était de toute façon fait une raison. L’ascension irrémédiable du leader de la Ligue allait tout emporter dans la grimpette, y compris ses compagnons de cordées, les candidats du Mouvement 5 étoiles. En France, les deux semaines et demi à peine de campagne ont montré que nous n’avions toujours pas d'énergie pour l’Europe. Ni d’idées. À tel point qu’il a fallu se réveiller après un « Grand Débat » national stérile pour étouffer les passions tristes dans un match nul entre populistes et progressistes.

Difficile d’imaginer pire scénario pour des élections européennes capitales. Au dernier jour du vote - le 26 mai dernier - alors qu’on remettait la palme d’or à Cannes, nous nous faisions déjà une idée du film proposé aux citoyens du Vieux Continent : en noir et blanc, binaire, trop long, campé par des personnages principaux qui fuient leur rôle. Mais parfois, il arrive que les petites productions gagnent les cœurs et les esprits. À la grande surprise de celles et ceux qui avaient déjà écrit la fin de l’histoire, les électeurs ont décidé de rallumer les étoiles. Plus de 50% de participation, une première depuis 25 ans. En trois soirées électorales, on peut désormais l’affirmer : l’Europe a fait son cinéma.

Avec en prime, une nouvelle typologie d’acteurs au casting. Oubliée, délaissée, méprisée, on avait depuis longtemps enfermé la jeunesse européenne dans une chambre d’adolescent. Comme si on la laissait dormir, en se disant qu’il est désormais trop tard pour l’inviter à table. À l’aube d’un « nouveau monde » dont on lui rebat les oreilles, on disait aussi qu’elle ne se lèverait plus. Et bien pour ce 9ème scrutin où les citoyens de l’Union étaient appelés aux urnes, les jeunes sont allés voter. Chez les 18-24 ans, la participation a progressé de 14 points par rapport aux élections de 2014. Comme chez les 25-34 ans qui ont été 40% à aller voter (contre 27% il y a 5 ans). On les entend déjà les esprits qui pointeront le fait que la moitié d’entre eux ne se sont pas déplacés. Sauf que cette fois-ci, l’argument générationnel ne tient plus. C’est peu ou proue dans les mêmes proportions que les autres tranches d’âges se sont rendus aux urnes. Ou pas.

Aux quatre coins du continent, les jeunes générations ont réagi à plusieurs secousses : l’impact du Brexit en Scandinavie, la percussion du débat sur l’intégration européenne à l’est, les ondes de chocs écologiques en France et en Allemagne, le contrecoup de la montée du populisme en Europe centrale ou le soubresaut de la remontada socialiste dans la péninsule ibérique. À défaut d’incarnation à l’échelle des institutions, elles se sont trouvées des inspirations à hauteur d’Hommes. Au Royaume-Uni, le mouvement pro-européen Momentum a joué un rôle non-négligeable dans la mobilisation des 18-35 ans, après le traumatisme de leur abstention au referendum sur la sortie de l’UE en 2016. Depuis la Suède, Gretha Thunberg est devenue à 16 ans une icône internationale en participant à un élan naissant de désobéissance civile. Aux Pays-Bas, le succès d’une campagne intitulée « Prove them wrong » (Prouvez leur le contraire) partant des clichés ronflants qui endorment la jeunesse a contribué à doubler leur participation au scrutin. Tout se passe comme si les jeunes du Vieux Continent avaient soudainement conscience qu’ils avaient des éléments à préserver. Dans un contexte géopolitique incertain, où rôdent des modèles de société imprévisibles en Chine, aux États-Unis et en Russie, la jeunesse a bien compris que l’UE pouvait protéger. Que sur sa petite île européenne, elle pourrait subsister là où partout ailleurs ça se fond et ça se noie.

Face à leur destin commun, ils ont ainsi identifié les menaces qui pèsent sur leurs acquis. L'environnement d'abord, où leur engagement et leur vote ont déterminé le sort des listes écologistes dans certains pays. Le changement ensuite, puisqu’ils sont nombreux à avoir préféré les partis émergents, enfonçant un peu plus le couteau dans la plaie des formations traditionnelles. Les professeurs en témoignent, les jeunes s’intéressent de plus en plus aux institutions européennes. Comme pour mieux comprendre comment les dernières grandes tractations se font en coulisses : le traité de Lisbonne, le TAFTA (Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement) ou les négociations sur le Brexit. Comme pour davantage peser sur les décisions en mettant à profit leurs savoirs glanés sur leurs propres réseaux de connaissances : Internet bien sûr, mais aussi les manifestations, les associations étudiantes, les ONG internationales ou simplement leurs bandes de potes. À 20 ans en 2019, jamais le dicton résistant n’a été aussi pertinent : il faut avoir une très bonne connaissance de l’ordre pour pouvoir fomenter le désordre.

Avant l'expression politique, la vie

D’une manière générale, le vent se lève sur tout le continent et souffle les revendications d’une jeunesse qui n’attend plus les grandes messes électorales pour s’exprimer, ni de ses représentants un arsenal de mesures quelconques qui améliorerait leur condition. Alors, elle désobéit. Qui n’a pas entendu parler des Fridays for Future, ces mouvements de grève internationaux pour le climat ? En Suède par ailleurs, les mobilisations en faveur de la préservation de la planète n’ont pas eu d’effet dans les urnes. Les Verts reculent dans le pays, passant de 21% à 14% chez les 22-30 ans et de 20% à 17% chez les 18-21 ans. Preuve s’il en est, que leur engagement ne se traduit pas dans les urnes mais bel et bien dans d’autres espaces. Sur l’ensemble du territoire européen, ils sont de plus en plus nombreux à privilégier d’autres formes d’activismes, qu’ils aillent du boycott au sabotage d'infrastructures en passant par l’attaque en justice d’État ou d’entités supranationales.

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Nous sommes une génération qui a définitivement un rapport contrarié à la politique. Le soutien aux partis se désagrège. Le capital se polarise. La désadhésion se manifeste de manière croissante. Combinés, ces éléments nous déprennent de notre capacité à intervenir, de notre puissance d’agir. Alors quoi ? Alors face aux scènes politiques telles qu’elles nous sont proposés, nous les réinvestissons ou plus largement, nous en créons d’autres. Face à l’effondrement climatique et à la crise que traverse la chose publique, nous resubjectivons notre environnement. Les nouvelles expériences de vie auxquelles nous faisons suppose de plus en plus de questions, de doutes. A contrario d’une époque où l’on était sommés de vivre au même endroit ou de consommer la même chose, nous interrogeons nos valeurs et nos sens. L’incertitude est devenu radicale. Alors nous nous concentrons sur les choses que nous avons la sensation de contrôler, ordinaires et quotidiennes. Dit autrement, avant l’expression politique, il y a la vie. Et après bosser, sortir, gagner de l’argent, s’informer, faire du sport, faire l’amour, s’occuper de la fuite d’eau, tenir bon, prendre une mutuelle, aider et entreprendre… alors peut-être oui, il y a le vote.


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