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La Bosnie et les réfugiés : les portes du pénitencier

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Personne n’avait réellement songé à fouler son territoire, pendant la grande vague migratoire de 2015 qui a vu plus d’un million de réfugiés traverser les Balkans vers l’Europe de l’Ouest. Aujourd’hui, la Bosnie est une étape incontournable de cette nouvelle route des Balkans. Mais elle n’était pas prête. Reportage dans un pays en crise.

À la gare de Versailles-Chantiers, en périphérie ouest de Paris, une jeune femme brune promène un enfant aux boucles presque blondes, dans une poussette. Kenz (trésor en arabe) a six mois, et en a passé quatre en France. Le périple qui l’a amené jusqu’à la capitale française a débuté dans le ventre de sa mère, Intissar : « Je suis partie enceinte d’Algérie, je ne pensais pas que la route serait si difficile, si dangereuse. J’ai dû accoucher en Bosnie. »

La nouvelle route des Balkans, qui fait de la Bosnie une étape obligatoire avant l’entrée dans l’Union européenne, ne désemplit pas. Depuis le début de l’année 2018, près de 11 000 migrants sont illégalement entrés sur le territoire bosnien. « C’est une situation totalement inattendue pour le gouvernement, nous pensions que les migrants ne feraient que traverser et qu’ils ne resteraient pas », indique Marijan Baotic, vice-ministre de la Sécurité et chargée des questions migratoires. Résultat : de nombreux migrants, notamment des familles, errent en Bosnie, à la recherche du bon moment pour passer en Croatie.

Les mines, le froid et les animaux sauvages

Intissar s’est retrouvée dans le parc public jouxtant l’hôtel de ville de Sarajevo, où se serrent des centaines de migrants venus d’Afghanistan, du Pakistan, d’Iran, de Syrie ou encore d’Afrique du Nord. Là, migrants esseulés et bénévoles dépassés se croisent. Elle, est enceinte jusqu'au cou. La citoyenne algérienne accouche in extremis à l'hôpital de la capitale bosnienne. Puis après quelques jours de convalescence, elle retourne se coller aux autres infortunés du parc public, avec son mari et son nouveau-né.

Un jour, Denisa, décide de s’arrêter et d’apporter son aide. Casquette vissée sur une longue chevelure blonde et banane autour de la taille, elle est là parce qu'elle ne supporte pas ce qu'elle voit. « Fin mars 2018, alors que je rendais visite à ma sœur vivant ici, je suis passée par le parc et j’ai vu ces gens désespérés, sous la pluie, ces familles avec enfants, ayant besoin de soins et de nourriture. Je ne savais pas quoi faire. J’ai décidé de rester, de leur acheter à manger et de les emmener en taxi à l’hôpital, pour ceux qui en avaient besoin », raconte-t-elle. Mais au bout de dix jours, ses ressources s’épuisent. Elle fait appel à des citoyens de Sarajevo, qui tentent de trouver aux familles des logements privés et un peu de soutien. « En général, ils ne restent pas plus de deux semaines dans le parc », explique Denisa, bénévole bosnienne, simplement animé par l'envie de « faire le bien ».

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Un peu plus loin dans ce même parc, un membre des équipes de terrain de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) appelle ses contacts pour emmener une mère et ses enfants à l’hôpital. Composées d’un psychologue, d’un médecin et d’accompagnateurs, les équipes de l’OIM sont les témoins de la détresse de ces populations. « Les personnes arrivant en Bosnie sont déjà fatiguées par un long trajet et se sont fait exploiter par les trafiquants à qui elles ont donné toutes leurs économies. Nombreux sont ceux qui souffrent de problèmes psychologiques », explique un membre des équipes de l’OIM. Ignorant tout des dangers sur la route, les migrants tentent d’arriver en Bosnie par la Serbie et le Monténégro, sans se douter que les mines, le froid et les animaux sauvages de la forêt (loups et ours) menaceront leur vie. Pour Mahmud, ancien policier irakien, la route a été particulièrement éreintante. Depuis plus de trois mois, lui et sa famille traversent, à bords de moyens de transport improvisés puis à pied, l’ensemble des Balkans. Sa femme et ses trois enfants, âgés de 3 à 7 ans, se reposent sur une couverture de fortune à-même le sol. « On nous a dit que c’était dans ce parc que nous trouverions de l’aide, mais nous sommes à la rue. Tout ce que nous souhaitons, c’est partir le plus vite possible d’ici, pour l’Allemagne », témoigne l’ancien policier.

« Ici, c’est la Serbie du futur »

Peter Van der Auweraert, représentant de l’OIM en Bosnie-Herzégovine, considère lui que la priorité, c’est la multiplication des centres d’accueil. « Il faut que le gouvernement fédéral appuie les localités, afin qu’elles apportent des solutions réalistes et adaptées », indique-t-il. Ainsi, dans le nord du pays, à Bihac, la municipalité a identifié une ancienne école abandonnée qu’elle a transformée. Problème : elle est saturée par plus de 1 000 personnes. Dans le canton d’Una-Suna, à la frontière avec la Croatie, entre 3000 et 3500 migrants attendent de réussir à franchir la frontière. Alors que la municipalité de Bihac gère tant bien que mal la situation, celle à Velika Kladusa est, selon Peter Van der Auweraert, « désastreuse ». Véritable camp à ciel ouvert, la « jungle de Velika Kladusa » est même devenue dangereuse pour les familles, que l’OIM encourage à partir en attendant de trouver une solution avec les autorités locales et fédérales.

« La police croate dépouille les migrants et les violente. Certaines personnes qui voyageaient avec nous sont mortes sous leurs coups »

Intissar, migrante algérienne.

Si l’OIM a mis en place un programme de retour afin de soutenir les migrants à rentrer dans leur pays d’origine, ils sont peu à y souscrire. « Ils ont tellement investi dans le voyage, que lorsqu’ils arrivent en Bosnie, ils ne veulent plus repartir de zéro. D’autant plus que pour les migrants économiques, leurs familles demeurées au pays se sont parfois endettées pour soutenir leur migration », précise le représentant de l’OIM. Pour ces migrants qui cheminent sur les routes depuis de nombreux mois, le statut de réfugié en Bosnie n’est pas une option. « Il n’y a pas de travail ici, pourquoi essayer de rester ? La seule solution, c’est l’Europe de l’Ouest », souligne Mahmud. Et pour les rares qui souhaiteraient effectuer une demande d’asile, la réalité de la crise les rattrape très vite. « Au-delà du fait que la Bosnie n’est qu’une étape pour eux, de nombreux migrants sont privés du droit d’asile car pour effectuer la demande, il faut être enregistré dans un centre d’accueil. Et ces centres sont saturés », explique une avocate de l’association Vasa Prava de Sarajevo.

La Bosnie fait face seule

La crise s’alimente aussi du manque de coopération entre la Bosnie et ses voisins. « Le Monténégro et la Serbie ne veulent plus accepter le renvoi des migrants sur leur territoire, malgré les accords de réadmission », explique un responsable du Service for Foreigners Affairs (SFA) du ministère bosnien de la Sécurité. En effet, les migrants passés par la Serbie et le Monténégro peuvent, en théorie, être renvoyés là-bas, par les autorités bosniennes.

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Au nord, les migrants se retrouvent bloqués par la police des frontières croate, qui use de violence afin de les maintenir en Bosnie. « La police croate dépouille les migrants et les violente. Certaines personnes qui voyageaient avec nous sont mortes sous leurs coups », relate Intissar sans tressaillir. Elle se remémore cette fuite nocturne, son fils d’un mois dans les bras, alors qu’elle et son mari venaient de franchir la frontière croate : « La police croate nous cherchait, c’était une nuit de souffrance absolue ». Après avoir attendu quelques jours à Bihac, elle a décidé de traverser la frontière, avec son mari, leur enfant ainsi que quelques autres personnes. Les policiers croates, à l’affût, ont arrêté la plupart des téméraires. Recroquevillés dans un champ de cultures à la frontière, ils ont attendu des heures dans le froid, avant que la police croate abandonne les recherches.

À l’approche des élections nationales du 7 octobre, certains migrants craignent des tensions en raison de la multiplication des discours politiques anti-immigration. Selon de nombreux citoyens bosniens, les élections en Bosnie favorisent des discours extrémistes et anti-migrants, que cela soit de la part des représentants bosniaques ou des Serbes de Bosnie. Les politiques accusent les migrants d’être responsables des difficultés économiques du pays. De retour en France, Intissar nuance toutefois : « De manière générale, les Bosniens sont ceux qui nous le plus aidé et accueilli durant notre périple de l’Algérie à la France ». Aujourd’hui, sa famille ne possède plus rien. Ils sont logés par le Samu social et vont de logement en logement. Mais ils ont échappé au pire. « Nous avons eu beaucoup de chance d’arriver ici. Maintenant nous espérons commencer à vivre », conclue t-elle.


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Photo de couverture : (cc)EU Civil Protection and Humanitarian Aid Operations/flickr

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