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Europe du Nord : pour un flirt avec toi

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Carine Bevilacqua

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Coincés quelque part entre l’exigence de respect, le désir d’émancipation et l’attirance sexuelle, les Européens du Nord rencontrent quelques difficultés lorsqu'il s'agit de draguer. Si l’on ajoute à cela les applications de rencontres en ligne et les récents scandales de harcèlement sexuel comme le #MeToo, ils sont aujourd’hui complètement perdus. Heureusement, en Allemagne, au Danemark, en Suède et aux Pays-Bas, des coachs en séduction sont là pour déconstruire le cliché bien rodé qui a engendré cette maladresse transfrontalière.

Dans une chanson de 2003 du groupe de rock allemand Wir Sind Helden, le cliché est confirmé : « les Allemands draguent très subtilement ». La chanson parle d’Aurélie une Française, qui, alors qu'elle marche dans les rues d'une ville allemande quelconque, ne comprend pas pourquoi aucun homme ne semble la remarquer. Le tube de Wir Sind Helden qui consacre l'idée selon laquelle en Allemagne, « moins, c'est souvent plus » est un peu révélateur d'un cliché profond : les Allemands ne sont pas dragueurs.

La France dispose de ce que les anthropologues ont appelé une culture de contact élevé. Autrement dit, les gens sont généralement plus proches les uns des autres lorsqu'ils parlent et établissent un contact visuel plus direct. L'Allemagne, par contre, est plus en phase avec les autres pays du nord de l'Europe à cet égard. Elle appartient à un groupe de cultures à faible contact, dans lequel les gens maintiennent plus de distance sociale et évitent les interactions dominantes.

Cela peut paraître évident mais le contact est une condition préalable pour draguer. Il n'est donc pas surprenant que la France s'en tire mieux que ses voisins nordiques et qu'Aurélie ait subi un choc culturel en se promenant dans les rues allemandes. Mais la seule façon de savoir si un cliché tient la route, c’est d’en parler avec des personnes qui l'ont déconstruit jusqu'à son essence : les coachs en séduction.

« C'est un problème humain »

Nina Deissler est coach en séduction basée à Hambourg. À 44 ans, elle organise depuis 16 ans des séminaires sur des sujets tels que le flirt et la recherche d'un partenaire, et a écrit onze livres sur le sujet. Elle s’y est intéressée pour la première fois il y a vingt ans, alors qu'elle était étudiante. « Je travaillais occasionnellement à temps partiel dans un bar, dit-elle, et j'ai remarqué que beaucoup d’hommes, avaient, disons, des interrogations. Ils se posaient des questions sur la façon dont ils pourraient mieux comprendre les femmes, ou bien comment ils pourraient apprendre à rencontrer plus de femmes, et j'ai compris qu'il y avait clairement une demande à ce sujet chez les hommes. »

C'est là que Nina a décidé de mettre en place un service permettant aux hommes intéressés d'organiser une rencontre avec elle. Au cours de ces réunions, elle leur expliquait comment entrer en contact, ce qu'ils pourraient améliorer, ce qu'un.e partenaire potentiel.le pourrait mal comprendre dans leur attitude ou ce qu'il ou elle pourrait préférer. En 2002, lorsqu'elle a perdu son emploi, Nina a décidé d’entamer sa carrière en tant que coach professionnel en séduction.

Quand on lui demande comment savoir quand un Allemand est en train de draguer, Nina rit. « C'est une bonne question !, s'exclame-t-elle. Les Allemandes se posent la même. » Les hommes allemands, semble-t-il, attendent qu'on leur donne la permission avant de montrer de l'intérêt pour une femme. Les femmes, pour leur part, sont également réticentes à montrer des signes, ce qui complique encore plus les choses. « C'est pour cela que mon travail existe », poursuit Nina en riant.

« Soit les Néerlandais ne flirtent pas.... soit il draguent de manière exagérée. C'est tout ou rien ».

Aux Pays-Bas, Suzanne Penning, 40 ans, effectue un travail similaire. Elle est propriétaire de la Flirt Company, qui propose du coaching aux particuliers et aux entreprises afin d'améliorer leur capacité à communiquer. En 2014, pour la Saint-Valentin, la compagnie ferroviaire néerlandaise NS a demandé à la Flirt Company de fournir à bord du train un coaching sur l'art de la séduction, pour les navetteurs entre Amsterdam et Maastricht. Pour Suzanne, « soit les Néerlandais ne flirtent pas.... soit il draguent de manière exagérée. C'est tout ou rien ».

Au Danemark, une autre culture à faible contact, la situation semble encore plus grave. Selon Kay Xander Mellish, auteure du livre How to Live in Denmark, les hommes ne draguent pas du tout, sauf s'ils sont vraiment ivres. Et ce qui s'ensuit ne semble pas très attrayant : « J'ai été dans des boîtes de nuit où un Danois ivre va d'une femme à l’autre en disant : "Tu veux venir chez moi ? Non, non, non ? D'accord." Jusqu'à ce qu'ils trouvent une fille qui dise oui ». Kay a grandi aux États-Unis, mais vit au Danemark depuis plus de dix ans où elle y travaille comme écrivaine et conférencière. « On ne s'attend pas à ce qu'un Danois écrive de la poésie, ou achète des fleurs ou quoi que ce soit du genre. Habituellement, si une femme trouve un homme intéressant.... elle fait le premier pas, et peut-être même le deuxième », dit Kay, d'un ton sérieux. Contrairement à Nina et Suzanne, son travail est de comprendre les gens plutôt que de les changer.

Mais selon Linnea Molander, coach en rencontre, écrivaine et conférencière suédoise, dans les cultures à faible contact, les hommes ne devraient pas toujours compter sur les femmes pour faire le premier pas. Parmi ces dernières, Linnea aide celles qui, selon ses propres mots, « se débrouillent très bien dans tous les autres aspects de leur vie, mais qui sont démunies et coincées lorsqu'il s'agit de sortir avec quelqu’un ». Elle souligne à quel point « les femmes ont très peur de faire le premier pas ». A 34 ans, elle a étudié la psychologie positive, les neurosciences cognitives et le coaching, et a choisi de se concentrer sur les femmes car la plupart des coachs suédois ciblent les hommes. « Il y a aussi cette idée que les femmes n'ont pas de problèmes », dit-elle, avant d'ajouter : « C'est un problème très humain ». Linnea considère le flirt comme un travail d'équipe plutôt que de la responsabilité exclusive de l'une ou l'autre des parties. « Tout le monde a peur du rejet, explique-t-elle, et chacun doit faire sa part. Si nous voulons que les gens flirtent avec nous, alors nous devons montrer aux gens que nous sommes disponibles pour flirter. » Mais pourquoi l'art de la séduction est-il si rare sur le terrain dans leurs pays respectifs ?

« Ce n'est pas parce que les Danois ne s'intéressent pas aux femmes mais, vous savez, ils ont grandi avec l'idée qu'ils ne veulent pas (....) harceler les femmes »

La crainte de harceler les femmes ou de dépasser les limites est une raison fréquemment citée et qui rend les hommes réticents à draguer. « Ce n'est pas parce que les Danois ne s'intéressent pas aux femmes mais, vous savez, ils ont grandi avec l'idée qu'ils ne veulent pas (....) harceler les femmes », dit Kay. Nina confirme que c'est également le cas en Allemagne : « Beaucoup d'hommes ont peur d'offenser les femmes ».

Cette préoccupation n'est pas infondée, d'autant plus que le scandale Weinstein et le mouvement #MeToo ont remis la question sur la table. En 2014, une étude à grande échelle menée par l'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne auprès de 42 000 femmes dans les 28 pays de l'UE a révélé qu'une femme sur cinq avait été victime d'au moins une forme de harcèlement sexuel au cours des douze derniers mois. Il s'agit d'une question délicate. La frontière entre la drague et le harcèlement est fine et souvent floue. Ce qui est considéré comme de la drague pour certains peut être considéré comme du harcèlement pour d'autres. Il n'est peut-être pas surprenant que beaucoup d'hommes se sentent confus quant à ce qui constitue une attitude de drague appropriée de nos jours.

Suzanne de la Flirt Company aux Pays-Bas estime que le débat actuel rend les choses difficiles lorsqu'il s'agit de draguer, car les hommes qui viennent pour des conseils sont déjà timides au départ. « Soyez gentils, c'est toujours ce que nous conseillons », dit-elle, « et n'ayez pas peur ».

Pour les femmes, la façon dont le féminisme a été interprété semble également entraver la séduction insouciante. « Les femmes allemandes ont peur de trahir l'égalité des sexes et l'émancipation si elles [flirtent] », dit Nina. « En Allemagne, l'égalité et l'émancipation des femmes sont fortement motivées par la honte de la masculinité. Mais en même temps, il y a une tentative d'atteindre l'égalité de statut par l'égalité d’actions », explique la coach. Selon Nina, malgré ce rejet de la masculinité, beaucoup de femmes qui veulent réussir se déguisent en hommes. Elle y voit un trait allemand : « Quand je sors la nuit à Londres, je ne vois presque aucune femme en pantalon. Je vois aussi que les femmes françaises et italiennes semblent généralement très émancipées, mais en même temps très féminines et sûres d’elles-mêmes. »

Au Danemark aussi, les femmes semblent préférer faire les choses elles-mêmes plutôt que de laisser un homme leur offrir leur aide. Selon Kay, « les hommes sont même jugés pour leur comportement "chevaleresque", alors ils n'essayent pas deux fois. Même pour quelque chose d'aussi simple que d'ouvrir la porte tu sais ».

Les récents débats sur l'égalité ont peut-être eu un impact sur la drague, mais la Suédoise Linnea a une vision plus positive de la question : « Plus il y a d'égalité entre les sexes dans le monde, plus il sera facile de draguer. Le fait d'avoir cette discussion crée une prise de conscience et une ouverture qui, à mon avis, est vraiment nécessaire pour que les choses se déroulent sans heurts ». Elle poursuit en expliquant que ce qui doit changer, c'est comment nous draguons. « Il y a une façon historiquement misogyne de draguer, et nous devons trouver de nouvelles manières de le faire. Nous pouvons nous respecter les uns les autres et avoir une attirance sexuelle. Ces deux aspects ne s'excluent pas mutuellement. Mais l'attirance sexuelle ne peut pas dépendre de la répression des femmes. »

Faire l'impossible grâce aux applications de rencontre

Selon une étude de la firme App Annie, les dépenses de consommation mondiale pour les applications de rencontres a presque doublé entre 2016 et 2017, tandis que dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, une application de rencontre s'est classée au premier rang (devant tous les autres types d'applications) en termes de dépenses. Sur des applications telles que Tinder, Bumble ou Happn, différentes règles s'appliquent et elles sont parfois plus féministes que d'autres. Sur Bumble, c'est aux femmes de faire le premier pas, à la danoise. Dans l'ensemble, il s'agit moins d'attirer l'attention de quelqu'un que .... et bien, de glisser vers la droite.

« Quand je parle aux jeunes, ils ont souvent rencontré leur partenaire sur Tinder », dit Kay à propos du Danemark. Selon elle, les rencontres en ligne peuvent être formidables pour ceux qui ont peur de faire le premier pas dans la vie réelle. C'est dur dans une situation sociale de dire : « Je te vois comme un partenaire sexuel potentiel. Alors que sur Tinder ou d'autres applications de rencontre, vous savez tout de suite que la personne cherche à sortir avec quelqu’un . » Mais il y a un hic : le fait d'être collé à son téléphone portable peut avoir des conséquences négatives pour draguer dans la vie réelle. « Nous utilisons nos téléphones tout le temps, donc nous ne sommes pas conscients de ce qui nous entoure », souligne Linnea. Certainement handicapant si vous essayez d'établir un contact visuel dans un train bondé.

Une recherche récente du projet Next Steps de l'University College London a en fait révélé que les millennials ont des rapports sexuels plus tardifs, un sur huit étant encore vierge à 26 ans, contre un sur 20 chez les générations précédentes, malgré - ou peut-être à cause de - l'accès généralisé aux applications de rencontres et à la pornographie. La peur de l'intimité et la pression des médias sociaux sont considérés comme les principaux coupables.

Les coachs en séduction n'offrent aucun conseil sur la façon de séduire par messages et emojis, ce qui peut paraître surprenant vu la prévalence des rencontres en ligne. Nina est particulièrement sceptique quant à la capacité des gens à flirter dans le monde virtuel, bien qu’elle-même ait d'abord pris contact avec son mari via Internet. Aux Pays-Bas, Suzanne offre quelques conseils sur ce qu'il faut mettre sur un profil de rencontre (« soyez honnête, ne mentez pas sur votre âge ») mais dans l'ensemble, cela a tout l'air du terrain inconnu.

Accepteriez-vous ce compliment ?

Outre l'égalité des sexes et les applications de rencontres en ligne, il existe des raisons plus profondément enracinées et spécifiques à la culture pour lesquelles le flirt n'est pas très répandu aux Pays-Bas, en Allemagne, au Danemark et en Suède.

L'incapacité à donner ou à recevoir des compliments en est une. « Je pense que dans la culture hollandaise.... eh bien, nous n'avons pas l'habitude de recevoir des compliments, raconte Suzanne. Il s'agit toujours de s'efforcer d'être meilleur. Il ne s'agit pas de ce que vous ressentez, mais de la façon dont vous travaillez. » Elle note également que les gens sont choqués lorsqu'ils reçoivent des compliments, leur réaction instinctive ayant tendance à l'être : « Que voulez-vous de moi ? ». Nina, d'un autre côté, prétend que « les Allemandes aiment les compliments. Elles ne savent juste pas quoi en faire. » Kay pense aussi que les Danoises apprécieraient plus de compliments de la part de leurs homologues masculins, mais que « lorsqu'elles en reçoivent, elles ne savent pas comment se comporter ».

Nina souligne également que le flirt est incompatible avec les traits de caractère qui caractérisent l'engagement et la fiabilité pour lesquels les Allemands sont connus. « La drague ne promet rien et les Allemands aiment l'engagement, il est donc difficile pour eux de ne pas s’engager », dit-elle. La drague n'est pas toujours un moyen d'arriver à une fin, beaucoup de gens s'y adonnent uniquement pour le plaisir, peut-être même pour avoir un peu de répit par rapport à la gravité de la vie quotidienne. Mais ce genre de légèreté est accueillie avec suspicion chez les Teutons, ce qui pourrait expliquer pourquoi le verbe « séduire » a une connotation plus positive en français (séduire c'est attirer ou charmer fortement quelqu'un) qu'en allemand : verführen signifie littéralement tromper quelqu'un.

En Suède, les femmes coachées par Linnea semblent incapables de trouver le bon ton (léger) lorsqu'il s'agit de séduction. « Elles abordent un rendez-vous de la même façon qu'une réunion d'affaires. Et ce sont pourtant deux choses très différentes (...) vous ne pouvez pas être cérébral. La vie est une émotion. Vous devez avoir des liens affectifs », explique-t-elle.

Pratiquer rend parfait

Que proposent donc les experts à ceux qui souhaitent surmonter leur timidité naturelle afin d'établir un lien ? « Je leur conseille de s'entraîner dans leur vie de tous les jours, et au lieu d'appeler ça de la drague, j'appelle ça être tout simplement amical envers tout le monde », dit Linnea. Elle explique en quoi consiste la technique. « Quand vous voyez quelqu'un dans la rue, qu'il s'agisse d'une femme, d'un homme, d'un enfant (...), dites-lui simplement : "J'aime vraiment votre robe" ou "J'aime votre sac". »

« Regardez-les dans les yeux. Souriez et voyez ce qu’il se passe. Et puis, essayer de faire la conversation, ou tenter un compliment, c'est la prochaine étape »

The Flirt Company propose des exercices similaires à ses clients néerlandais timides en compliments, en commençant par le contact visuel et en terminant par une conversation et des compliments. « Vous entrez dans l'ascenseur, puis vous souriez aux gens qui sont à l’intérieur. (...) Regardez-les dans les yeux. Souriez et voyez ce qu’il se passe. Et puis, essayer de faire la conversation, ou tenter un compliment, c'est la prochaine étape », conseille Suzanne.

Nina propose des exercices pratiques similaires à ses clients allemands, mais fournit également une bonne dose de théorie de base pour apaiser l'angoisse existentielle des gens à propos des apparences superficielles et de l'absence d'engagement. « Je montre aux gens des alternatives, et je leur dis d'entrer en contact avec d'autres personnes. C'est sympa, même quand ce n'est pas très contraignant. Ça peut être un sourire, ça peut être un compliment, ça peut être n'importe quoi. »

L'autre chose que Nina prodigue à ses clients, c'est que pratiquer rend parfait. « S'ils ne draguent que lorsqu'ils le font sérieusement, alors il y aura peu d'occasions de draguer. Et si vous faites quelque chose très rarement, vous n'êtes pas très doué pour le faire. Quand on n'est pas très bon pour quelque chose, on ne se fait pas confiance pour le faire quand c'est important. »

Linnea va dans le même sens. « Beaucoup de gens pensent qu'ils doivent passer de la position de celui ou celle qui ne parle à personne à cette personne super charmante qui drague facilement. Et c'est un trop grand pas. (....) Ce sont donc de petits pas pour vous entraîner à flirter », conclut-elle.

Beaucoup de ces exercices de drague auraient été utiles pour aider les jeunes Allemands à essayer (et à échouer, apparemment) de séduire Aurélie au début des années 2000. Mais tout bien considéré, elle aurait pu vivre à une époque plus simple, avant que les applications de rencontres et les scandales sexuels émergents ne déconcertent encore plus ses prétendants subtils.


Cover photo © Johan Giraud

Translated from Flirting in northern Europe: A touchy subject

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