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De l’art pour une autre histoire des réfugiés

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Pour l’association britannique Good Chance Theatre, l’art et le théâtre peuvent être des instruments afin de rapprocher le public européen des migrants et demandeurs d’asile arrivés en métropole. Après avoir installé son dôme éphémère à Porte de La Chapelle, Good Chance est revenu à Paris avec un « Hope Show » chaque semaine, mais cette fois dans un lieu historique pas comme les autres.

« Au réveil de ma mère dans un peuple esclavagiste / J’ai été emprisonné, séquestré, torturé / La Méditerranée a pris ma vie / Oh l’abatture de mon abatture / J’espère que mon rêve deviendra réalité. » La voix de Mohammed, demandeur d’asile Camerounais, résonne dans la salle, alors qu’il lit un poème qu’il a écrit, devant une centaine de spectateurs assis par terre, à ses pieds. Autour de lui, de larges fresques de l’époque coloniale s’étendent sur chaque mur de cet immense forum. Les dessins promeuvent les actes de colonisation français comme des gestes de bienveillance : le missionnaire blanc est représenté en toute candeur – nulle trace des violences commises sur plusieurs décennies à travers le globe… Nous sommes dans le Forum du monument historique du Palais de la Porte Dorée à Paris.

De « colonisation » à « immigration »

Monument symbolique du passé colonial, le Palais a abrité la plus grande exposition coloniale du monde en 1931 : le Musée des colonies, où huit millions de visiteurs se sont pressés. C’est seulement en 2004 que Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, décide d’y instaurer la Cité nationale de l’histoire de l’Immigration, qui ouvrira ses portes en 2007. Le Forum, inspirée par les palais Maghrébins dans sa forme carrée et son sol de mosaïques, ouvre ses portes au public venu pour la nouvelle exposition du musée Persona Grata, où « l’art contemporain interroge l’hospitalité ». À chaque étage du Forum, les visiteurs s’arrêtent et se penchent vers le centre de la pièce pour s’imprégner de la lecture du poème de Mohammed. En l’accueillant dans cet espace, le Good Chance Theatre illustre parfaitement cette politique de « Persona Grata » (Personne Bienvenue).

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Persona Grata

Utiliser l’art pour rapprocher le public des migrants et demandeurs d’asiles. Surtout, offrir à ces derniers l’opportunité de s’exprimer à travers diverses formes artistiques, telles que le théâtre, le dessin ou la danse. C’est le but que s’est donné le théâtre itinérant Good Chance Theatre, crée dans la « Jungle » de Calais en 2015. Après une tournée à Londres et avant de commencer son cycle à New York, il est de retour à Paris. La troupe de théâtre, créé par les deux Britanniques, Joe Robertson et Joe Murphy - « les deux Joes » -, a construit un dôme devant le Musée national de l’histoire de l’Immigration mi-octobre à l’occasion du festival artistique « Welcome ! ». Le dôme y était présent jusqu’au 17 novembre avec un « Hope Show » (spectacle de l’espoir) ouvert au public chaque samedi. Une occasion de rencontrer des personnes comme Mohammed, et d’écouter leurs récits.

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« Le théâtre m’a sauvé »

Après le poème de Mohammed, cinq femmes se lèvent et chantent en chœur « Welcome, you are welcome » en regardant et serrant la main de chaque spectateur. Après la première partie du Hope Show dans le Forum, les bénévoles dirigent les spectateurs vers le dôme pour la suite du spectacle. Ils font rentrer les réfugiés mais arrêtent certains visiteurs : « Attendez-là, les Noirs passent sans problèmes mais on fouille les Blancs », prévient un bénévole de manière sarcastique. Lors d’une autre scène, Basir, un migrant Afghan, divertit le public avec son défilé, et invite le public à suivre les pas d’une danse ouzbek, qu’il avait appris lors de son passage vers l’Europe. Après le spectacle, il raconte qu’il était inscrit dans une école de danse de sa ville natale, Mazar-i-Sharif. Quand il est arrivé en Europe en 2015, il s’est ensuite dirigé vers l’Allemagne, où il jouait régulièrement avec un groupe de théâtre à Mainz.

Mais Basir fait partie de demandeurs d’asile devenus « Dublinés », frustrés par les lois d’immigration européennes. Dans trois mois, il devra retourner en Allemagne, là où ses empreintes digitales ont été prises. Lui, il ne veut pas y aller. « Je suis fatigué de l’immigration. J’aime Paris et je me sens bienvenu ici, pas comme un réfugié. Un jour j’espère devenir acteur en France, mais aussi danseur. » Après être tombé gravement malade d’une tuberculose lors de ses premiers mois alors qu’il était SDF à Paris, Basir a rencontré Good Chance par hasard, alors situé à Place des Fêtes, dans le 19ème arrondissement de Paris. « Le docteur me disait que je n’allais pas survivre mais quand Good Chance m’a trouvé et que j’ai commencé à faire du théâtre, je suis devenu fort et confiant. Le docteur n’y croyait pas. Mais c’est vrai, le théâtre m’a sauvé. Maintenant je suis en pleine forme. »

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Performance sur scène

Un tremplin pour la vie

Désormais basé dans un emplacement touristique plutôt que dans un centre d’hébergement pour refugiés, Good Chance n’a plus la même facilité qu’avant pour rencontrer des nouveaux demandeurs d’asile à Paris. Néanmoins, l’équipe de bénévoles effectue des tournées dans des campements à Porte d’Aubervilliers et à La Chapelle pour informer les migrants sans-abris de leurs animations à Porte Dorée. « À Paris, la situation des réfugiés que nous connaissons, c’est qu’il y a toujours des nouveaux arrivants. C’est pour ça que nous pensons qu’un lieu d’accueil et de partage comme le dôme est toujours utile et nous continuons notre travail pour le rendre aussi ouvert que possible », explique Louise Bernard, chef de projet de Good Chance à Paris.

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Martine, migrante camerounaise accueillie par le centre pour demandeurs d’asile Le Cèdre dans le 19ème, est une des personnes venues pour la première fois jouer avec Good Chance. Elle interprète un poème inspiré de son expérience de mère sans papiers. Elle a donné naissance à un bébé ici, à Paris. Elle souhaite un jour réaliser sa pièce qui retrace le vécu d’une femme africaine et son arrivée en France. « Je suis à Paris ‘que’ depuis deux ans, je dis ‘que’ parce que c’est pas facile de s’intégrer, ça prend du temps. On n’est pas entendu, alors on utilise le théâtre », raconte Martine.

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Comme un lion

Réciter des poèmes et danser dans un dôme n’offrent certainement pas une réponse à la question de l’intégration des nouveaux-arrivants, mais l’idée propose le début d’un dialogue. « Notre objectif est de faire en sorte que les gens se rencontrent », explique Louise Bernard. Avec Good Chance, elle veut établir un lieu où les gens peuvent « découvrir que les idées préconçues ne sont pas forcément vraies ». Alors que le public est bouche bée devant les performances des acteurs du Hope Show, des demandeurs d’asile se joignent aux spectateurs et pleurent d’émotions devant ces artistes réfugiés. En pointant du doigt le Palais de la Porte Doré, le metteur-en-scène Alexandre Moisescot de la compagnie Gérard Gérard, affirme : « Notre objectif c’est de rentrer [dans le Palais] le plus possible », et faire de cette institution coloniale un nouveau symbole d’accueil à Paris.


Photos : © Alexander Durie.

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