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Corbyn et le Parti travailliste : le bordel avec un nom 

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Default profile picture Louis Dumaux

Politique

[OPINION] L'année fut particulièrement agitée au sein de la sphère politique britannique. Outre un référendum pris d'assaut par l'électorat plus âgé et la sortie du Royaume-Uni de l'UE, une guerre sévit depuis des mois dans les rangs du Parti travailliste, visiblement déterminé à s'autodétruire. Une double peine pour la génération Y, séduite par les valeurs de gauche. 

La gauche européenne a connu des jours meilleurs. L'Allemagne et les Pays-Bas assistent à une forte montée du populisme de droite en leur sein, tandis qu'en France, le président socialiste François Hollande fait face à un taux record d'impopularité à quelques mois des présidentielles. En Autriche, si un ancien membre du parti politique Les Verts a été élu de justesse à la tête du pays, les irrégularités constatées lors du dépouillement de certains suffrages a conduit la Cour constitutionnelle à invalider les résultats. Désormais, le candidat d'extrême droite pourrait lui arracher la victoire.

Et pourtant, nulle part cette crise politique n'a atteint un degré aussi ridicule, aussi absurde, qu'au sein du Parti travailliste britannique. Non content de voir le populisme de droite lui sucrer ses électeurs, le parti de l'ancien premier ministre Tony Blair semble se réjouir d'entretenir ses querelles de clocher. Avec 62% des voix, renforçant ainsi sa majorité, Jeremy Corbyn, politique de longue date autoproclamé socialiste, est sorti vainqueur de la mêlée, réélu pour un second mandat après à peine plus d'un an à la tête du parti.

Lorsque Corbyn a été élu pour la première fois chef du parti, en 2015, j'étais sur le trottoir devant une boulangerie parisienne et je me suis littéralement mis à danser de joie sous la pluie. Après tant d'années, alors que l'espoir d'un mouvement anti-austérité viable n'était plus qu'une illusion amère, l'opposition velléitaire de gauche recrachant des versions édulcorées de la politique de droite semblait prendre fin. Douze mois – et un référendum perdu – plus tard, au vu de la situation, c'est dans la langue de nos chers cousins français que l'on trouvera l'expression adéquate : « C'est le bordel ».

Des polémiques dont on ne voit pas la fin 

À moins que les rivalités internes ne se chargent de semer le trouble dans le parti, la tempête politique qui a soufflé sur la gauche britannique commence à s'apaiser. Dans la lutte âpre qui s'est déroulée pendant l'été, Jeremy Corbyn, dans l'œil du cyclone, a fait montre d'une aura de calme adaptée à la circonstance. Néanmois, s'il a réussi à rester à la tête de son parti, l'opposition qu'il est censé incarner face au gouvernement conservateur présente un front particulièrement divisé.

Les scissions au sein du Parti travailliste existaient déjà lorsque les résultat du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE vinrent changer la donne politique du pays. Les modérés, qui juraient jusque-là que le virement à gauche opéré par Corbyn lui coûterait la présidence du parti, lui reprochèrent alors sa défense timide du camp anti-Brexit. Ce n'était certes pas le seul parti à s'entre-déchirer à l'issue du vote, mais il s'y prit tout de même de façon spectaculaire.

Pendant que les travaillistes entreprenaient leur destruction méthodique, les conservateurs au pouvoir venaient quant à eux, avec l'élection de Theresa May à la tête du gouvernement, de clore le chapitre interminable de leurs querelles intestines. Après avoir traversé deux semaines de crise interne, les conservateurs semblaient en effet avoir cimenté une unité durable autour de ce nouveau premier ministre, qu'ils jugaient digne de confiance, et dont ils adoptaient l'approche pragmatique. Quant aux autres partis, l'élection des nouveaux dirigeants du Parti vert (parti écologique à la gauche de l'échiquier politique,ndlr) et du UKIP (parti d'extrême-droite nationaliste et eurosceptique, ndlr) s'est déroulée sans encombre et même les Libéraux-démocrates, qui avaient perdu presque 86% de leurs sièges au Parlement lors des élections générales de 2015, avaient retrouvé une assise parlementaire légitime en tant que parti centriste pro-européen.

Pendant ce temps-là, les travaillistes continuaient de se chamailler. Même si beaucoup se rangeaient sous la bannière des anti-Corbyn, personne ne pouvait présenter d'alternative crédible à la politique du parti. Angela Eagle – dont le lancement officiel de la campagne fut occulté par l'annonce de la candidature de May au poste de premier ministre – fut la première à se présenter contre le chef du parti. Cependant, elle fut rapidement écartée en raison de son soutien à l'invasion de l'Irak en 2003. Le dernier concurrent fut Owen Smith, mais plutôt que de se démarquer de son rival, il ne réussit qu'à se présenter comme une version modérée de Corbyn. S'il avait remporté la victoire, il n'est pas vraiment clair quelle tournure son mandat aurait pris.

La motion de défiance votée contre le dirigeant du parti a surtout été l'occasion pour Owen Smith d'enchaîner ses remarques sexistes, et n'a finalement fait qu'asseoir Corbyn dans sa position de leader. Les manœuvres pour empêcher Corbyn, ses partisans puis de nouvelles têtes de se présenter à la présidence ont entamé la confiance des membres du parti, qui accusent la direction de tentative de fraude électorale. Enfin, certains de ses membres établis ont été expulsés pour (prétendue) trahison, pour des faits souvent aussi bénins que d'être un fan des Foo Fighters.

Face au futur, la nécessité de limiter la casse

Les membres du Parti travailliste doivent unir leurs efforts et se mettre d'accord sur le choix de leur représentant. Alors que les Libéraux-démocrates s'empressent d'appeler les 48% de voteurs anti-Brexit à rejoindre leurs rangs, les travaillistes continuent de perdre du terrain dans leurs bastions traditionnels au profit de l'eurosceptique UKIP (rappelons d'ailleurs que l'euroscepticisme de Corbyn lui vaut de nombreuses critiques au sein de son parti). Le Parti national écossais, pro-européen, a quant à lui le vent en poupe, et après deux ans de rejet de toute politique centriste, il devient compliqué pour le parti travailliste d'opposer une alternative convaincante à la politique toujours plus conservatrice de Theresa May. Dans cette configuration, la proposition anti-austérité et pro-européenne de Corbyn – pour impopulaire qu'elle puisse paraître – devient la seule alternative envisageable qui puisse peser sur l'échiquier politique.

Peu importe le vainqueur des élections du parti, ses membres auraient dû se rassembler derrière pour avoir une chance de se défaire de leur réputation grandissante d'incompétents pour fournir une opposition efficace au nouveau gouvernement conservateur. À ce sujet, les dés restent encore à jouer. Cependant, si Corbyn a été réélu à la tête du parti, cela semble être moins dû à la confiance que ce dernier lui accorde pour remporter une élection que parce que, de toutes les façons que le Parti travailliste peut s'aventurer dans le désastre post-Brexit, l'option Corbyn semble au moins limiter la casse.

Translated from Corbyn's second coming: Time to just get on with it...