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Paris underground : l'autre carrière des cataphiles

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Florian Peeters

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Vingt mètres sous les trottoirs de Paris, se trouve un vaste réseau de tunnels connu sous le nom de « catacombes ». Une petite partie seulement est accessible aux touristes, mais ceux qu’on appelle les cataphiles partent volontiers à l’exploration du reste de l’ancienne carrière. L’un d’entre eux a accepté d’être mon guide. 

Nous nous sommes donné rendez-vous à une station de métro près de l’entrée « officielle » des catacombes. Notre guide (nous l’appellerons Pierre) est reconnaissable entre 1000 : vêtements de travail, sac à dos de voyage et bottes de sécurité. Tout son accoutrement montre qu’il a déjà bien servi par le passé. Les autres participants sont habillés plus simplement : la plupart portent des chaussures de sport et des jeans, seules les lampes frontales dans nos sacs à dos trahissent le but de notre rencontre nocturne. 

Voyage au centre de la terre

En fait, les passages que nous visiterons ce soir-là n’ont jamais servi de catacombes. Ces dernières se résument au 1,5 kilomètre de tunnel ouvert au public, ainsi qu’à quelques tunnels aux alentours du cimetière Montparnasse. On y trouve les restes d'individus transférés de différents cimetières parisiens au XVIIIe siècle. Situé principalement sous la rive gauche de Paris, le vaste réseau de couloirs souterrains, étendu sur plusieurs centaines de kilomètres, était au départ utilisé pour extraire la pierre qui a servi à construire la Ville Lumière. Dans un premier temps, les carrières se trouvaient en dehors de la ville. Tant que la surface se résumait à des champs et des pâturages, ce réseau ne posait aucun problème.

Cependant, Paris n'a pas arrêté de se développer. Des immeubles se sont construits sur des terrains aux allures de fourmilière avec leurs nombreux tunnels (souvent oubliés depuis des siècles). Après un effondrement de carrières et la chute de plusieurs immeubles en décembre 1774, le roi décida de créer l'Inspection générale des carrières. Les ingénieurs de l'époque s’étaient occupés de développer les tunnels existants, de les renforcer et de créer des cartes. L'Inspection générale existe encore aujourd'hui.

« Attention à la tête », nous prévient Pierre. Après avoir franchi la clôture et marché 10 minutes le long des voies d'une ligne de métro abandonnée, nous arrivons enfin sur place. Une montagne d'ordures se dresse à côté d’un trou percé dans la paroi du tunnel. Les cataphiles préfèrent généralement nettoyer après leur passage, mais il semblerait que tout le monde ne soit pas aussi motivé par le tri collectif.

Pour les amateurs d'aventure souterraine, le plus gros défi reste de trouver l'entrée des catacombes. Plusieurs solutions sont possibles, de la bouche d'égout, en passant par la cave, jusqu’au trou creusé dans la paroi d'un tunnel du métro... Même en fouillant sur Internet, on n'est jamais sûrs de tomber sur des informations pertinentes. « Il existe des forums où de nombreux cataphiles peuvent discuter, mais ils sont très méfiants, voire même agressifs parfois », raconte Pierre. « Si vous demandez si quelqu'un peut vous servir de guide, ou des informations sur un point d'accès, vous allez vous faire mal recevoir », met-il en garde. Une simple visite sur ce site confirme ses propos. On se doute par exemple de ce que cache le sujet au nom évocateur : « Vous êtes dans le cimetière des demandes de guide ». Le processus est toujours le même : le malheureux qui décide de demander de l'aide est d'abord assailli de questions sur les raisons de la visite, on lui demande ensuite des détails personnels, et enfin les habitués du forum se chargent de le ridiculiser par des blagues qu’eux seuls peuvent comprendre.

Les cataphiles ont de bonnes raisons de se méfier. Les journalistes ont tendance à montrer une fausse image de la communauté souterraine, en se concentrant sur les cas spéciaux et en ignorant les passionnés. Les « touristes », c'est ainsi qu'on appelle les explorateurs du dimanche, sont au cœur du problème. Ils veulent tout, tout de suite, descendent avant même d'être prêts et finissent par se perdre. Le sentiment d'exclusivité, d'avoir des connaissances secrètes et inaccessibles au commun des mortels, tout cela rend les cataphiles réticents face aux nouveaux venus. En un sens, ce sont des conservateurs, dans la mesure où ils veulent garder intact cet endroit atypique.

Alors, quelle est la meilleure façon de trouver l'entrée des catacombes ? Comme c'est souvent le cas : par le bouche-à-oreille. Mon exemple montre clairement qu'il ne faut pas nécessairement passer par des amis proches. Pierre est le colocataire de l'amie d'une connaissance d'école. Lui-même est venu avec des amis la première fois. « La troisième fois, j'ai amené des amis à moi. Et à la dixième fois plus ou moins, j'ai commencé à descendre seul », se souvient-il. Il s'est rapidement plongé dans cette passion et descend régulièrement depuis 3 ans. Avec des amis, ils prévoient même de s’aménager un coin bien à eux pour leurs besoins : un véritable pied-à-terre personnel dans ce labyrinthe souterrain.

Sous les pavés, « La Plage »

« Ce tunnel a été creusé par l'Inspection générale des carrières, pas par des mineurs » affirme le guide, déjà sous terre. Parfois, on aperçoit sur les murs des inscriptions avec des dates et des initiales, et même les noms des rues à la surface. Ne vous fiez pas à ces références : cette partie de Paris a été reconstruite à plusieurs reprises. S'orienter dans les catacombes n'est pas une mince affaire. En effet, les quelque 20 mètres de pierre n'ont aucun mal à bloquer l'accès internet des téléphones, il ne reste plus qu'à compter sur sa boussole et sa carte. « Je jette un œil au plan de temps en temps, admet Pierre. Je connais le chemin, mais c'est toujours mieux d'être sûr. Avec une bonne carte, il faut vraiment le vouloir pour se perdre. »

Les flaques d'eau se font de plus en plus nombreuses au sol. Quand je tente maladroitement de les éviter, j'entends des rires moqueurs. « Tu peux toujours essayer de sauter, mais tu finiras forcément par être trempé au bout d'un moment. » Pas de faux espoirs avec Pierre. En effet, l'eau monte de niveau et finit par nous arriver jusqu’aux chevilles. Ensuite vient le mollet. Et finalement, c'est au tour des genoux. « Dans le XIVe arrondissement, il y a des endroits où l'eau arrive jusqu'au cou. On peut y piquer une tête », s'amuse notre guide. Malgré nos vêtements trempés, nous n'avons pas froid. Dans les catacombes, les températures stagnent autour de 14-15 ℃ toute l'année. C'est plutôt le retour à la surface qui nous donne des frissons.

C'est un jour de semaine, il n'y a donc pas beaucoup de monde sous terre. Toutefois, nous ne sommes pas seuls. Notre guide demande à l'un des groupes que nous croisons s’il y a de l’activité à « La Plage ». « C'est désert. Vous allez être tout seuls », nous répond un jeune homme avec une enceinte dans son sac. 15 minutes plus tard, nous arrivons sur place. Une grande salle, appelée « La Plage » en raison de son sol à l'allure de sable, nous permet de nous tenir debout et de respirer à pleins poumons. Les murs sont recouverts d'œuvres en tout genre et de qualité variable. On ne trouve pas seulement des graffitis : les entrées de La Plage sont gardées par un golem sculpté. Dans une autre salle, on peut admirer des créations faites à la main de mannequins sur les murs. Juste à côté de La Plage se trouve « Le Cinéma » : une salle dans laquelle étaient parfois projetés des films. L'électricité y arrivait grâce à un câble qui passait par une bouche d'égoût. En souvenir de cette époque, on aperçoit des graffitis en rapport avec le septième art : Léon, Charlie Chaplin, Terminator, Clint Eastwood

Punks, skins et cataflics

Pierre m'accompagne vers la sortie des catacombes. Je lui demande s'il n'a pas peur de descendre, en particulier seul. « Il ne m'est jamais rien arrivé. De nos jours, on est plus susceptibles de rencontrer des enfants "de bonne famille" dans les catacombes que des racailles », m'avoue-t-il. Dans les années 1980, on parlait de messes noires, ou d’affrontements entre punks et skins, mais c'est de l'histoire ancienne. Une police spéciale assure l'ordre sous terre, les cataphiles les appellent les « cataflics ». Mais elle ne compterait apparemment que 5 membres, ce qui pour plus de 200 km de tunnels n'est clairement pas suffisant. Il existe donc une sorte d’entente implicite entre cataphiles et cataflics. « Ça ne les dérange pas de laisser les gens se promener ici puisque leur présence évite qu'il ne se passe des choses plus graves que des graffitis ou des soirées », affirme Pierre. Évidemment, leur tolérance a tout de même des limites. Les tentatives (pas très efficaces) de faire condamner les entrées ont été abandonnées, mais vous risquez toujours une amende de 60€ en vous aventurant dans les catacombes.

« Fais attention, les passages deviennent vraiment étroits parfois. » La voix de Pierre me ramène sur la terre ferme. Il n'y a rien à craindre dans les catacombes, sauf si vous êtes claustrophobes. Le plafond se fait de plus en plus bas, nous obligeant à nous baisser. Avant même de m'en rendre compte, je m'étais déjà mis à ramper. Mon sac avec mon appareil photo et mon trépied commencent vraiment à me gêner. Le tunnel n’est pas qu’un chemin droit, il commence même à s'enfoncer davantage sous terre. Pierre est à quelques mètres devant moi, ce qui représente une distance insurmontable dans ce contexte. Malgré les faibles températures, nous commençons à transpirer. « Moi, j'y suis allé les jambes en avant, mais il n'y a pas vraiment de solution miracle pour y arriver », me rassure une voix au loin. Finalement, nous réussissons à atteindre le dernier couloir qui nous conduira jusqu'à la sortie.

Le sous-sol de Paris est unique au monde, un peu comme ses « habitants ». Toutes les villes ont leurs aventuriers qui s'égarent dans des maisons et autres usines abandonnées. On les appelle habituellement les Urban explorers, ou Urbex pour faire simple. En fait, les cataphiles sont des Urbex sous stéroïdes. Les catacombes occupent seulement une partie de Paris, mais elles ont l'air beaucoup plus vastes. Il n'y a pas de métro ni de vélib, et les gens ne regardent pas leurs téléphones. On ne peut rien y acheter, et vos vêtements sales ne révèlent rien de votre classe sociale. Cela dit, même un séjour court pourra changer votre opinion sur la vie à la surface. Rien d'étonnant à ce que les gens veuillent en faire l'expérience par eux-mêmes.

N’oubliez pas : ceux qui arrivent à trouver l'entrée ne s'arrêtent généralement pas à une seule visite…

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Voglio Vivere Così est une collection de 8 histoires qui racontent des modes de vie différents, alternatifs et uniques. 8 articles sur 8 semaines, choisis par nos soins. La vie des autres n'aura jamais été si familière.

Translated from Po drugiej stronie Paryża. Półlegalna wyprawa do katakumb