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L'unité arménienne face à la guerre dans le Haut-Karabakh

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Chaque jour, des alertes télévisées sont diffusées à la télévision arménienne pour préparer les habitants à une éventuelle escalade du conflit qui toucherait d'autres territoires que celui du Haut-Karabakh, actuellement en guerre depuis le 27 septembre. Alors que les hommes sont mobilisés pour combattre dans la zone de conflit ou pour garder les frontières arméniennes, leur famille les soutiennent comme elles le peuvent. Elles tentent d'alerter la communauté internationale sur la gravité du conflit qui a déjà fait des milliers de morts en moins de deux mois. Nous avons interviewé une de ces femmes qui milite à sa mesure pour un cessez-le-feu.

Depuis fin septembre 2020, les violents combats qui se déroulent dans le Haut Karabakh ont officiellement fait plus de 1250 morts dans les deux camps, dont au moins 130 civils (1 100 militaires et 46 civils tués du côté arménien, l'Azerbaïdjan ne publie pas ses pertes militaires), et des centaines de blessés. Un bilan provisoire qui monterait à plus de 5 000 au total, selon certaines estimations. Plus de la moitié des habitants de la République d'Artsakh, telle qu'elle s'auto-proclame, (non reconnue par la communauté internationale et désignée comme la région du Haut-Karabakh, ndlr) se sont depuis enfuis pour rejoindre Erevan, capitale de l'Arménie. L'Azerbaïdjan et l'Arménie s'accusent mutuellement de viser les civils en bombardant des villes au delà des zones de conflit. Les tentatives de cessez-le-feu ne suffisent pas à faire stopper les combats entre les deux camps, et de faire des victimes parmi les soldats. Depuis le village de Paraqar, à côté de la capitale, Zara Papikian milite pour un cessez-le-feu de toutes les manières possibles, alors que son mari est parti rejoindre les soldats depuis quatre semaines.

Est-ce-que vous pouvez vous présenter ?

Je m'appelle Zara Papikian, je suis spécialiste en communication dans le domaine des activités culturelles et touristiques. J’ai travaillé pendant des années dans différentes institutions européennes et arméniennes après avoir étudié en France. Je suis mariée, j’ai deux enfants, de quatre ans, et de trois mois.

De quelle manière votre vie a-t-elle changé depuis le début des combats ?

La guerre qui a commencé le 27 septembre 2020 a complètement changé ma vie de famille ainsi que la vie de toutes les familles arméniennes. Depuis cette date, nous travaillons 24 heures sur 24. Ceux qui peuvent être mobilisés pour la défense se battent sur la ligne de front, et les autres aident là où c'est nécessaire, en fonction de leurs compétences. Avec mon métier dans la communication, et ma connaissance de langues étrangères, je suis engagée dans une initiative qui s'appelle l'Armée de Média Arménienne. Les deux premières semaines ont été très dures et intenses. Pour moi c’était presque dix huit heures de travail chaque jour à écrire, traduire, envoyer des photos, inviter des gens à venir voir ce qui se passe sur le territoire de la république d'Artsakh, etc.

Mon mari se bat sur la ligne de contact depuis quatre semaines, et je me bats sur ordinateur, ainsi qu'avec les enfants dans les manifestations à Erevan. Mon mari est parti volontairement quatre jours après le début de la guerre. Quand il a compris que ça allait durer, que nous avions déjà des dizaines de morts, des jeunes hommes, il a voulu être à leurs côtés.

« Il a appris des mots comme char, hélicoptère, missile, avion, etc. C’est terrible. »

Est-ce-que votre aîné comprend où son père se trouve ?

Régulièrement, mon fils de 4 ans me dit : « Papa n’est pas venu me voir donc je ne mange pas, je ne dors pas, je veux qu’il soit là, etc. ». Toutes les heures, nous avons des infos qui tombent à la télé, et quand les aiguilles de l’horloge sont à pile, mon fils vient me rapporter qu’il y a eu des bombardements, il veut me donner les nouvelles. Il a appris des mots comme char, hélicoptère, missile, avion, etc. C’est terrible.

Vous savez, je pense qu’un être humain a de la valeur malgré sa nationalité, sa religion, malgré sa couleur de peau, et j’essaye d’éduquer mes enfants avec ces valeurs là. À ne pas penser aux armes, à tuer, mais plutôt à donner naissance. Mais avec les reportages qui sont montrés à la télévision, par exemple avec les têtes coupées des soldats arméniens qui ont été faits prisonniers de guerre, c’est difficile d’expliquer ces valeurs aux enfants ensuite.

Concrètement qui est mobilisé pour participer à l'effort de guerre ?

Depuis le 27 septembre, le régime militaire a été annoncé. Tous les hommes de 18 à 55 ans qui peuvent se battre ont l'interdiction de quitter le pays. Tous sans exception, y compris les maires, préfets des régions, etc. C’est le cas de presque tous les préfets de région y compris le maire de la capitale. Tous les hommes ont reçu l’appel. Quand ils reçoivent la lettre, ils vont au commissariat, qui prend leur contact et les appellent quand il y a besoin.

Pour les femmes, c’est sur la base du volontariat. Il y en a qui aident au transport des armes, etc. Il y a aussi des femmes qui sont parties se battre au front.

Qu'est ce que l'Armée de Média Arménienne et qu'est-ce-que vous faites avec eux ?

L’Armée de Média Arménienne, ce sont à la base deux, trois personnes spécialistes en réseaux sociaux, média et marketing, qui ont initié un groupe fermé sur les réseaux sociaux. Ils accueillent des gens avec des compétences en communication pour réaliser des missions concrètes. C'est-à-dire repérer les fausses pages de ministère par exemple, les fausses info qui sont publiées, etc. Notre mission c’est de diffuser les vraies vidéos, les reportages.

Concernant les tâches que je fais, ça dépend du moment et des difficultés que le gouvernement arménien rencontre. Cela peut être simplement envoyer des emails aux sociétés pour leur demander ne pas vendre du matériel à la Turquie, qui pourrait servir à produire des drônes. Ça peut être aussi contacter des médias étrangers, essayer de faire parler de ces évènements. On lance aussi des pétitions.

Est-ce-que ce groupe est lié d'une quelconque manière au gouvernement arménien ?

Oui et non, les jeunes spécialistes des réseaux sociaux qui ont initié ce groupe sont des privés. Mais quand il y a une info importante qui doit être mise en lumière, le ministre de la Défense nous demande de la diffuser. Le gouvernement n’a aucune autorité sur nous. Nous ne sommes pas une organisation gouvernementale, juste une initiative citoyenne. Mais si on peut aider le ministère, on le fait.

« On demande à ces représentants d’aller à Stepanakert et de voir à quel point les civils sont touchés par la guerre »

60% de la population du Haut Karabakh s’est enfuie pour rejoindre l'Arménie. La plupart sont des femmes et des enfants. Qu’est ce qui est mis en place pour accueillir ces personnes à Erevan ?

Comme la guerre a commencé brusquement, la première mobilisation est venue des citoyens qui les ont abrités. Quelques jours après, le gouvernement a essayé de mettre en place un système d'accueil. Le ministère de l’aide sociale et du travail, ainsi que des centaines de bénévoles aident à fournir un abri à ces familles dans des maisons, des appartements qu’ils louent. Cette année, comme nous n’avions pas vraiment de tourisme, des hôtels ont été mobilisés pour abriter les réfugiés. Aujourd'hui, si jamais on voit des réfugiés dans la rue, on les abrite en attendant qu'ils aient un hébergement plus pérenne. Ce soutien vient donc du gouvernement, mais aussi de différents pays, de régions, départements, etc. Toute ces aides visent à nourrir, abriter, et éduquer les enfants. Le système de santé est gratuit pour les réfugiés aussi, ils peuvent se faire soigner comme n'importe qui d'autre ici. Nous sommes très solidaires.

Il y a une école et un jardin d’enfants, qui viennent en aide aux enfants des réfugiés qui ont vu les bombardements, avec des évènements socio éducatifs. Ils font des ateliers, des cours, des formations à leur destination. Les profs de musique donnent des cours gratuits aux enfants, ados et réfugiés. Tout le monde bouge et fait quelque chose.

Quelles sont les mobilisations qui ont lieu dans les rues de la capitale ?

Nous manifestons devant différentes représentations internationales, comme la Croix-Rouge internationale ou la représentation de l’Union européenne, pour que ces institutions voient dans quelle situation se trouvent les milliers de familles d'Arstakh, des réfugiés, dont la vie est perturbée.

Qu'est-ce-que vous demandez à ces représentations exactement ?

On demande à ces représentants d’aller à Stepanakert (capitale du Haut-Karabakh, ndlr), et de voir à quel point les civils sont touchés par la guerre. À la Croix-Rouge nous demandons deux choses : qu'ils constatent les crimes de guerre, et qu'ils contribuent au cessez-le-feu humanitaire. Nous avons des prisonniers de guerre, des victimes, des morts dont on ne peut même pas récupérer les corps, car les territoires sont pris par les forces azéries. Depuis le 27 septembre, des centaines de familles cherchent leurs proches avec des photos, ils ne savent pas s’ils sont morts, prisonniers de guerre, etc.

De l’UE, ce n’est pas tant du matériel qu’on attend. La diaspora arménienne est grande. On a une fondation qui depuis un mois fait des donations de différents pays du monde pour aider matériellement les réfugiés, et sur les personnes sur le terrain. Donc on demande surtout de condamner des crimes de guerre et de réclamer un cessez-le-feu.


Malgré plusieurs tentatives de cessez-le-feu ces dernières semaines, les combats se poursuivent au 2 novembre entre les deux camps.

En octobre 2019, l'équipe de Cafébabel se rendait à Erevan pour une série de reportages sur la jeunesse dans la capitale. Nous avions écrit sur le service militaire effectué dans le Haut-Karabakh et interviewé quatre jeunes hommes à ce propos. Vous pouvez lire et écouter leur témoignage sur Generation Yerevan.

Photo de couverture : © Annabel Roda

Story by

Léa Marchal

Babélienne depuis 2018, je suis éditrice pour le magazine Cafébabel. Je suis également la rédactrice-en-chef du projet Generation Yerevan, co-créatrice du podcast Soupe à l'Union, et journaliste free lance dans les affaires européennes