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Greta Thunberg : « C'est le système qu'il faut changer »

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Cafébabel

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Greta Thunberg est une activiste suédoise de 16 ans qui n'a pas peur de critiquer les dirigeants pour leur inaction en matière de climat. Son discours à la Conférence annuelle de l'ONU sur le changement climatique en Pologne a d'ailleurs fait la une de la presse internationale.

En août 2018, vous avez lancé une grève scolaire pour sensibiliser les gens aux dangers du changement climatique. Quand avez-vous commencé à avoir l'impression d'être entendue ?

Greta : Le deuxième jour, je dirais. Le premier jour, j'étais seule, mais dès le lendemain les gens ont commencé à suivre. Je trouve ça incroyable qu'on puisse se lancer seule dans quelque chose et que les gens suivent et manifestent leur soutien dans les 24h.

Diriez-vous que les gens de votre génération sont plus réceptifs aux questions environnementales ?

Je n'aime pas que les gens disent quelque chose et en fassent une autre. C'est ce qui se passe avec le climat. Les gens disent : « C'est le problème le plus important de notre époque » mais ils ne changent rien à leurs habitudes. Je ne comprends pas cette attitude, pour moi sur cette question c'est tout l'un ou tout l'autre : soit on adhère aux accords de Paris, soit non. Il n'y a pas de zone grise quand c'est la survie qui est en jeu. Alors je me suis mise à lire des choses sur le sujet. Je crois que ce qui m'a interpellée, c'est de voir à quel point c'était irréel : le changement climatique est une menace absolue pour notre existence tout entière et personne se semble s'en soucier, ni savoir tellement de choses là-dessus.

Les gens de mon âge savent que ce sont les émissions de gaz à effet de serre qui sont à l'origine du réchauffement de la planète, de la fonte des calottes glaciaires et des phénomènes météorologiques extrêmes. Mais ils ne savent pas ce que ça veut dire, ni à quel point un changement urgent est nécessaire pour enrayer tout ça.

Que pense votre famille de votre action ?

Mes parents pensent que je devrais aller en cours, bien sûr, mais comme les grèves c'est seulement les vendredis, ça leur va. Ils m'ont demandé si je voyais autre chose à faire et je leur ai dit : « Non, ce que je fais, c'est ça. » Ils ne sont pas forcément d'accord, mais ils comprennent pourquoi je le fais.

Faire grève seulement les vendredis, c'était un compromis ?

Non. Je suis restée devant le Parlement pendant trois semaines, tous les jours de cours. Après les élections je me suis dit : « Pourquoi s'arrêter là maintenant que j'ai attiré l'attention et que les gens m'écoutent vraiment ? Si je continue à rester ici jusqu'à ce que la Suède respecte les accords de Paris, mon action a plus de poids. »

La crise autour du climat ne s'est pas arrêtée après les élections. Peu importe quel parti gagne, aucun ne défend une politique qui permettrait de remplir les critères des accords de Paris. Si j'avais arrêté là, c'est comme si j'avais dit : « Tout est fini maintenant que les élections sont finies. »

« On vit comme si on avait 4,2 planètes »


HISTOIRE DES DROITS DES FEMMES EN SUEDE :

1919 : les femmes acquièrent le droit de vote

1922 : cinq Suédoises sont élues au Parlement

1974 : le congé parental remplace le congé maternité

1975 : l'avortement est autorisé jusqu'à la 18ème semaine de grossesse

1980 : adoption de la loi contre la discrimination genrée au travail

1983 : les femmes ont le droit d'exercer n'importe quel métier, même dans l'armée suédoise


Comment trouvez-vous un équilibre entre votre quotidien et votre activisme ?

J'ai arrêté de faire ce que je faisais avant. Quand je suis chez moi, soit je m'active à faire des choses ou à organiser des événements, soit je reste sans rien faire sur le canapé. Il n'y a pas d'entre-deux.

Les communautés autochtones du monde entier sont affectées par le changement climatique, et en plus la taille de leurs territoires rétrécit. Avez-vous discuté avec les Samis de Suède, de Norvège, de Finlande ou même de Russie ?

Je connais des gens actifs dans la communauté Sami. Ils se battent pour des choses très importantes et je les admire beaucoup, mais il faut que tout le monde s'y mette. Il faut tout faire ensemble.

Vous êtes connue pour votre action militante pour le climat météorologique, mais que pensez-vous du climat politique actuel en Suède et en Europe ?

Je pense que nous n'allons pas dans la bonne direction. Il faut changer de cap et activer le freinage d'urgence parce que, dans une crise comme la nôtre, on ne peut pas faire autrement. La politique nécessaire n'existe pas à l'heure actuelle. C'est le système qu'il faut changer, pas le climat.

La Suède est souvent citée en modèle, que ce soit sur les questions environnementales ou sur l'égalité femmes-hommes. Pourquoi êtes-vous si critique vis-à-vis de votre pays ?

La Suède n'est pas un modèle. Elle fait partie des 10 pays qui ont l'empreinte carbone par habitant la plus élevée dans le monde. On vit comme si on avait 4,2 planètes, ce qui n'est pas tenable. Je ne crois pas qu'il existe de modèle actuellement. Si je devais en choisir un, ce serait peut-être parmi les pays en développement qui ont très peu d'émissions par habitant. Mais bon, eux aussi doivent avoir la possibilité d'améliorer leur niveau de vie.

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Greta photographiée par ©Hannah Goldstein

Vous dites que nos dirigeants nous ont laissé tomber et que ce n'est probablement pas près de changer. Pourquoi faire de la politique alors ? Comment changer les choses ?

De manière générale, les gens n'ont pas les connaissances élémentaires dont ils ont besoin sur les questions environnementales. S'ils n'ont pas de connaissances, ils ne peuvent pas faire pression sur les politiques ou ceux qui sont au pouvoir, si bien que ceux-ci ignorent le problème. Le changement doit venir des gens eux-mêmes, de façon à pouvoir demander aux politiques d'agir.

Vous ne cachez pas que vous avez le syndrome d'Asperger et dans votre TEDx talk vous avez dit ne parler que lorsque c'est nécessaire. Comment avez-vous réagi au diagnostic ?

J'étais vraiment déprimée, j'ai arrêté d'aller en cours parce que je ne voyais pas de raison de vivre. Mais quand j'ai eu le diagnostic, d'un certain côté ça a confirmé que j'étais quelqu'un de différent, ce qui peut être une force parce que de nos jours tout le monde se ressemble, dans l'apparence, dans les actes, dans les paroles. Ce qui n'a pas donné grand chose de concluant, donc il nous faut des gens qui pensent hors des cases préétablies.

Qu'est-ce que cela vous fait d'avoir été incluse dans la liste des adolescents les plus influents par le magazine Time ?

J'ai été très surprise quand ils m'ont contactée à ce sujet. Ça m'a fait plaisir de voir que les deux filles qui veulent interdire les sacs plastiques étaient aussi sur la liste. Ça me donne de l'espoir parce que jusqu'à présent il n'y avait pas tellement d'activistes mobilisés pour l'environnement ou le climat sur cette liste.

Avez-vous une figure qui vous sert de modèle ?

Je m'inspire de nombreuses femmes, mais si je devais choisir je dirais Rosa Parks et Malala Yousafzai parce qu'elles sont la preuve qu'une personne peut changer le monde. Dans la communauté activement engagée sur les questions d'environnement, je trouve que ce sont surtout les femmes qui sont prêtes à changer leurs habitudes.

Que vous inspire le féminisme ? Que pensez-vous des inégalités femmes-hommes ?

Le féminisme est très important. On ne peut pas créer une société durable si elle n'inclut que la moitié de la population. C'est très bien d'avoir de plus en plus de discussions sur le sujet, mais ce qui fait vraiment la différence, ce sont des actes et non de belles paroles.

En ce qui concerne les inégalités femmes-hommes, la Suède est mieux lotie que beaucoup d'autres pays. Mais les hommes et les femmes ne sont toujours pas égaux, nulle part dans le monde, c'est un fait. Il suffit de regarder qui détient l'argent, qui sont les milliardaires, qui a le pouvoir, qui sont les chefs d'État. En Suède, par exemple, on n'a jamais eu de femme Premier ministre.


Différence de rémunération entre hommes et femmes : 13,3%

Représentation politique : 46,1% des parlementaires sont des femmes


Comment agir sur cette question ?

Si on vivait de manière plus écologique, je crois que ça créerait plus d'égalité. Les différences entre le mode de vie des uns et des autres ne seraient pas si grandes, et tout le monde vivrait dans des limites acceptables pour la planète.

« Je crois que les femmes et aussi beaucoup de filles, y compris moi-même parfois, ne sont pas prises au sérieux. »

Que pensez-vous du mouvement #MeToo ? Est-ce que la situation s'est améliorée en Suède ?

J'ai discuté avec beaucoup de femmes qui disent que ça a fait une différence énorme dans leur vie, ma mère ou ma sœur par exemple, ce qui est une bonne chose. La discussion est engagée ici en Suède, mais il y a encore beaucoup à faire.

Quels sont les problèmes les plus importants rencontrés par les jeunes Suédoises actuellement ?

Je ne sais pas trop, mais je crois que les femmes et aussi beaucoup de filles, y compris moi-même parfois, ne sont pas prises au sérieux. Les gens disent : « Tu n'es qu'une fille et personne ne va te prendre au sérieux. » Mais j'espère leur prouver qu'ils ont tort.

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©Hannah Goldstein

Où vous voyez-vous à 30 ans ?

Si je ne me bats plus pour combattre le changement climatique à ce moment-là, ça voudra dire que tout est résolu ; autant dire que je serai probablement toujours en train de me battre. Je pense que de plus en plus de gens vont travailler dans ce domaine parce que les choses ne font que s'aggraver.

Qu'est-ce qui vous donne de l'espoir ? Qu'est-ce qui vous désespère ?

J'ai de l'espoir parce que je pense que les gens ne sont pas conscients de la situation. S'ils l'étaient, et continuaient à agir de la même manière sans protester, cela voudrait dire qu'ils seraient fondamentalement mauvais. Mais ils ne savent pas. Donc ça me donne de l'espoir : ce n'est pas que l'humanité est fondamentalement mauvaise, c'est juste qu'elle n'est pas informée.

Il y a beaucoup de raisons de désespérer, mais ce qui me fait le plus peur, c'est l'idée qu'au-delà d'un certain seuil, il n'y a plus de retour en arrière possible. Ce sera une série de réactions en chaîne, on déclenchera des événements sur lesquels on n'aura aucun contrôle et on ne pourra pas arrêter le processus. Ça, c'est vraiment terrifiant.


GRETA THUNBERG EN QUELQUES DATES :

3 janvier 2003 : Naissance de Greta Thunberg

Août 2018 : Début de la grève scolaire lancée par Greta

Décembre 2018 : Greta fait un discours à la Conférence de l'ONU sur le changement climatique à Katowice (Pologne)

Décembre 2018 : le magazine Time inclut Greta dans la liste des 25 adolescents les plus influents de l'année 2018


Lire aussi : « Emma : "Il nous faut les gilets jaunes du féminisme" »


Auteure : Barbara Majsa

Traduit de l'anglais par Marie Em

Toutes photos : © Hannah Goldstein

Cet entretien est issu d'un partenariat d'envergure avec le projet Sisters of Europe qui rassemble les interviews de 17 femmes inspirantes de 17 pays européens différents. Nous vous en parlions déjà ici et . Cet article est à retrouver en anglais sur le site de Sisters of Europe.