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Brexit : EU Supergirl va-t-elle tout casser ?

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À quelques mois de la sortie officielle de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le 29 mars prochain, elle ne baisse toujours pas les bras. Justaucorps bleu, cape rouge et guitare, l’Anglaise Madeleina Kay, alias « EU Supergirl », la super-héroïne européenne, continue de vouloir en découdre avec le Brexit. Jusqu’à pouvoir le stopper ? Rencontre de haut vol.

« I don’t wanna be your Brexit girl. » À quelques mètres du palais de Westminster à Londres, siège du Parlement britannique, une jeune femme chante des mélodies anti-Brexit. Guitare à la main, elle ponctue la fin de chacune de ses chansons d’un puissant « stoop Brexiit!!! » destiné aux députés qui siègent à deux pas. Dans la rue, certains, comme moi, freinent le pas. Il faut dire que le look n’est pas banal. Justaucorps bleu avec un « S » sur la poitrine entouré d’étoiles dorées, une jupette et une cape rouges... Carré de cheveux blonds, lunettes de soleil aux reflets bleus sur le nez. Des drapeaux – anglais, de l’Union européenne – flottent autour d’elle. Ainsi que des pancartes : « Brexit is it worth it? », « le Brexit en vaut-il la peine ? ».

À bras le justaucorps

Derrière le déguisement : Madeleina Kay, une artiste, activiste britannique de 24 ans. Mais la jeune femme est plus connue sous le nom de « EU Supergirl », la « super-héroïne de l’Union européenne » qui s’est donnée pour mission de sauver ses compatriotes d’une grave erreur qu’ils ont commise : le Brexit. La sortie véritable du Royaume-Uni de l’UE est programmée dans quelques mois, le 29 mars prochain. Et selon elle, rompre les liens avec l’Europe, c’est presque un crime. « Cela va porter préjudice à l’économie, la société, la culture. Cela prive les jeunes d’opportunités, martèle-t-elle. Cela implique tellement de risques. Je n’ai pas encore entendu d’argument plausible pour justifier ce que l’on accepte de perdre. »

Cela fait maintenant deux ans que la jeune femme livre une guerre sans merci au Brexit. Avant le référendum, elle n’était pas engagée politiquement. Elle n’avait pas participé ne serait-ce qu’à une seule marche de protestation. Mais voilà, les résultats du vote du 23 juin 2016 - où 52 % des voix, en Grande-Bretagne, choisissent de sortir de l’UE, contre 48 % de pro-Européens -, vont tout changer. À l’annonce des résultats, Madeleina se dit « sous le choc ». Sa réaction est quasi-immédiate. « J’ai écrit une chanson de protestation le 24 juin, j’ai fait une vidéo et je l’ai postée sur les réseaux sociaux. » Elle la jouera quelques jours plus tard lors d’un rassemblement dans sa ville de Sheffield, au nord de l’Angleterre. Elle décide, peu après, de laisser en suspens ses études - de paysagisme - pour se consacrer à son combat contre le Brexit, jugé « bien plus important ». Mais il faudra encore attendre un an avant de la voir enfiler le costume de « EU Supergirl ». Madeleina se glisse pour la première fois dans la peau de la justicière européenne pour la conférence du parti conservateur britannique à Manchester, en octobre 2017. « J’aimais bien l’idée d’un super-héros qui sauverait le Royaume-Uni du Brexit et qui mettrait en déroute les politiciens », déclare-t-elle, d’un air malicieux. La jeune femme est une habituée des costumes hauts en couleur. Elle a aussi revêtu les vêtements d’une pirate, pour jouer les « saboteuses » du Brexit. Ou encore ceux d’une infirmière, pour dénoncer les risques d’une sortie de l’UE sur le système de santé britannique. Des accoutrements qui ont l’avantage de « démarrer des conversations », selon la super-héroïne.

Et d’attirer l’attention des médias. Madeleina en fait l’expérience l’automne dernier, à Bruxelles. Quand elle fait son entrée, cape sur le dos, lors d’une conférence de presse entre le négociateur en chef du Brexit pour l’UE, Michel Barnier, et l’ancien ministre britannique du Brexit, David Davis. L’héroïne se fait gentiment raccompagner avant même le début de la séance. « Je n’ai rien fait de mal, clame-t-elle pourtant. Tout ce que j’ai fait, c’est m’asseoir au premier rang. Je n’ai rien fait d’autre, j’ai juste attendu patiemment que la conférence débute mais il y avait tellement de caméras et d’appareils-photos tournés vers moi qu’ils ne pouvaient pas commencer. » Bien évidemment, le coup de com’ fonctionne, les journalistes n’en laisseront pas une miette. La saga « EU Supergirl » est née.

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EU Supergirl en plein guitare-voix

Au départ, la jeune femme avait fait le déplacement en Belgique afin de recevoir un prix pour un article de blog, rédigé sur un projet de végétalisation mené à Sheffield et dont le financement, en provenance de l’UE, risque d’être remis en question par le Brexit. Blog, costumes, chansons… Madeleina n’est jamais en manque d’inspiration lorsqu’il s’agit de critiquer le départ de son pays de l’UE. Ni quand il s’agit de penser des projets pour tenter de maintenir les liens avec le reste des Européens. En décembre, elle avait ainsi joué les facteurs – et rencontré à cette occasion Guy Verhofstadt, coordinateur du Brexit pour le Parlement européen -, en apportant à Bruxelles un millier de lettres rédigées par des Anglais europhiles. Celle qui a par ailleurs reçu le titre de « Jeune Européenne de l’année 2018 », octroyé par la fondation allemande Schwarzkopf, sait aussi user de ses talents de dessinatrice. Que ce soit pour illustrer un album satirique censé représenter la première ministre britannique Theresa May au « Brexitland », en référence au « Wonderland », le « pays des merveilles » de la jeune Alice de Lewis Carroll. Ou qu’il s’agisse de lister, en dessins toujours, vingt-quatre raisons (Erasmus, le marché commun, la lutte contre le changement climatique, la culture, la paix) de rester dans l’UE. La jeune femme travaille aussi, avec l’organisation New Europeans, à la protection des droits des ressortissants - européens en Angleterre et britanniques en Europe – dans le cadre du Brexit.

« Poser les bases d’une campagne »

Dans son pays, tout le monde n’apprécie pas son combat. Certaines personnes peuvent « juste crier des injures », lorsqu’elle et ses amis font leur show dans la rue. Mais à ceux qui l’accuseraient de ne pas jouer le jeu en ne respectant pas les résultats du référendum, elle répond notamment que la démocratie est un « processus au long cours », mais aussi que l’électorat, en 2016, était « mal informé » (l’argument des pro-Brexit selon lequel le retrait de l’UE aurait pu générer 350 millions de livres sterling par semaine – près de 400 millions d’euros – qui auraient pu ensuite être reversés au système de santé britannique, s’était avéré faux, entraînant la colère des pro-Européens, ndlr), ou encore que le camp du « leave », des Brexiters, a enfreint la loi (en dépensant plus que ce qu’il aurait dû pendant la campagne). La jeune femme dit aussi se battre pour la jeunesse, qui « n’a pas voté pour le Brexit » selon elle, et qui est pourtant l’avenir du pays.

Pour nombre de ces raisons, la justicière fait partie de ceux qui, aujourd’hui en Grande-Bretagne, demandent la tenue d’un nouveau référendum sur le Brexit. Ou plus exactement la tenue d’« un vote sur l’accord final », actuellement en négociation, et qui doit régir les relations futures entre le Royaume-Uni et le Vieux Continent. Une idée qui permettrait aux Anglais de s’exprimer sur une approche beaucoup plus concrète du Brexit. Plutôt que sur des « conjectures » et des « mensonges », selon Madeleina. Pour la jeune femme, ce référendum serait par ailleurs « le seul moyen démocratique » de sortir son pays du « désordre » politique actuel. Il faut dire que le mois de juillet a été particulièrement rude pour le gouvernement britannique, confronté à la démission de deux de ses ministres et à un risque accru de ne pas parvenir à trouver de terrain d’entente avec la Commission européenne. Mais l’idée est pour l’heure totalement exclue par Downing Street.

« Nous ne stopperons peut-être pas le Brexit, admet Madeleina. Mais cela vaut la peine de se battre pour ce à quoi l’on croit, indépendamment des chances de réussite. » « Et puis, cela vaut toujours la peine de poser les bases d’une campagne qui nous ramènera dans l’UE », esquisse-t-elle dans un sourire. Car la jeune femme y croit : il n’est pas exclu que les jeunes générations décident un jour de de se mobiliser pour revenir en Europe... Non, une super-héroïne digne de ce nom ne baisse jamais les bras.


Photo de couverture : (cc) wikicommons.

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